UBS : "On est parti pour minimum dix ans de crise"

Selon le chef économiste d’UBS, il est dangereux d’investir dans la dette US. Selon lui, les Banques centrales ne peuvent résoudre les crises seules. Entretien avec Andreas Höfert.

Laurent Lambrecht
UBS : "On est parti pour minimum dix ans de crise"
©Martin Ruetschi

Entretien

Andreas Höfert est chef économiste d’UBS, le premier gestionnaire de fortune mondial. Le groupe suisse s’appuie sur une équipe de 1 000 analystes et emploie 60 000 personnes dans 60 pays. Il donne son point de vue sur la crise de la zone euro, la dette américaine et l’action de la Fed et de la BCE.

L’Europe a-t-elle développé un arsenal suffisant pour sortir de la crise ?

La Banque centrale européenne ne pourra pas résoudre la crise à elle seule. Son rôle est simplement de gagner du temps en cas d’accès de fièvre des marchés. On est parti pour dix ans de crise au minimum, le temps de construire les institutions qui permettront de réaliser l’Europe fédérale. Il faudra du temps pour aller vers une union fiscale et bancaire ainsi que pour corriger les déficits de compétitivité entre les Etats. En ce qui concerne le Mécanisme européen de stabilité (MES), il servira plutôt à atténuer les crises qui vont se répéter mais il ne sauvera pas l’euro. Pour cela, il faut que l’Europe devienne compétente en fiscalité et qu’elle organise des transferts financiers importants entre les régions riches et pauvres. Les plans d’austérité doivent également être mieux répartis entre les Etats forts et ceux qui vivent au-dessus de leurs moyens.

Les Etats-Unis ont l’air de mieux s’en sortir, c’est grâce à la Fed ?

Depuis le début de la crise, la dette américaine est passée de 50 à 60 % du PIB à plus de 100 % du PIB. La dette publique dépasse maintenant les 16 000 milliards de dollars. Sur les cinq dernières années, le déficit annuel a chaque fois dépassé les 1 000 milliards de dollars, avec des pointes à 1 500-1 600 milliards en 2008 et 2009. Cela devient donc risqué d’investir dans la dette américaine, tout comme dans la dette européenne. Les taux vont forcément remonter à cause de l’inflation et du risque de défaut de paiement. Nous conseillons plutôt aux investisseurs la dette des entreprises et des pays émergents.

La Fed développe-elle une politique dangereuse ?

On ne se méfie pas assez de la dette américaine, on est toujours obligé d’acheter des dollars. Depuis le début de la crise, la Fed a triplé son bilan pour acheter de la dette américaine et d’autres actifs pourris liés à l’immobilier. Le Trésor américain parviendra à rembourser cette dette car la Fed imprime des dollars pour lui acheter mais que vaudra encore le billet vert dans quelques années ? L’Allemagne, la France et l’Angleterre empruntent également à des taux artificiellement bas. La Banque d’Angleterre a multiplié son bilan par 3,5 depuis le début de la crise. Pendant ce temps, le bilan de la BCE n’a fait "que" doubler. C’est ce qui explique pourquoi l’euro est resté relativement fort par rapport au dollar et à la livre sterling.

Le programme de rachat d’obligations de la BCE pourrait-il aussi poser problème ?

Que la BCE agisse ou pas, il y aura de toute façon un problème. Ce sera soit le défaut de paiement d’un pays faible, soit l’inflation. Quand Mario Draghi parle à la fois de rachats illimités d’obligations et de stérilisation, c’est impossible. Une stérilisation impliquerait de ne pas toucher à la taille du bilan de la BCE. Par exemple, en achetant de la dette espagnole d’un côté et en vendant de l’or, de la dette allemande ou d’autres actifs de l’autre.

Comment expliquer la hausse des actions européennes sur les trois derniers mois ?

Il y a tout d’abord un effet de rattrapage par rapport aux autres indices mais les actions européennes accusent toujours un retard par rapport au dernier pic de hausse. Cela s’explique notamment par les injections de liquidités des banques centrales dont une partie s’est logée dans les actions. La BCE a également rassuré les marchés bien que son programme de soutien aux pays en difficulté n’ait pas encore commencé. Mais nous ne pensons que cette progression des actions européennes va se poursuivre ces prochains mois en raison de la récession qui touche le Vieux Continent. Nous privilégions plutôt les actions américaines.

La saison des résultats trimestriels a pourtant été mauvaise aux Etats-Unis ?

Depuis le début de la crise, les entreprises avaient restauré leurs bénéfices en diminuant leurs coûts. On arrive actuellement au bout de cette logique. Le seul moyen d’augmenter ses bénéfices est de faire grimper le chiffre d’affaires mais avec la récession en Europe, une faible croissance aux Etats-Unis et un ralentissement dans les marchés émergents c’est une gageure.

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