Eric Dor : “La faillite de Dexia entraînerait un appauvrissement collectif de grande ampleur”

Pour le professeur de Lille, l’Etat n’a pas d’autre choix que l’augmentation de capital.

Eric Dor : “La faillite de Dexia entraînerait un appauvrissement collectif de grande ampleur”
© Christophe Bortels
ENTRETIEN ARIANE VAN CALOEN

Eric Dor est directeur de la recherche à l’IESEG School of Management (Université catholique de Lille). Il a suivi de près le dossier Dexia.

Pensez-vous que les Etats ont plus intérêt à augmenter le capital de Dexia que de laisser la banque tomber en faillite ?

Les Etats ont intérêt à augmenter le capital de Dexia parce que la laisser tomber en faillite serait beaucoup trop coûteux pour eux. En effet, l’encours actuel des garanties octroyées par l’Etat belge à des dettes de Dexia s’élève à 45 milliards d’euros. Devoir payer les garanties impliquerait que la Belgique augmente la dette publique d’autant. La note du pays serait dégradée et les taux d’intérêt à payer sur la dette exploseraient. L’effort d’austérité à réaliser pour gérer le problème serait sans commune mesure avec les assainissements déjà difficiles que l’on cherche à obtenir actuellement. Il en résulterait un appauvrissement collectif de grande ampleur.

Par ailleurs, il faut noter que Belfius est encore exposé à Dexia, et qu’une faillite de celle-ci pourrait lui occasionner des pertes, ce qu’on ne peut évidemment accepter afin de protéger les épargnants qui y ont leurs dépôts. Au 30 juin 2012, l’encours du financement octroyé par Belfius au groupe Dexia s’élevait encore à 22 milliards d’euros, sous forme de prêts sécurisés. La meilleure stratégie est donc de continuer à porter la structure pendant de très longues années, au prix de recapitalisations périodiques menées au gré de l’évolution des marchés, jusqu’à ce que la valeur de marché des actifs remonte. Finalement, les pertes pourraient s’avérer limitées. Surtout si Dexia paie des primes élevées à l’Etat belge pour ses garanties.

Le fait que Dexia ne soit plus dans la catégorie “too big to fail” change-t-il la donne ?

Le “Financial Stability Board” (NdlR : l’instance de coordination des banques centrales) a enlevé Dexia NV de la liste “des banques globales d’importance systémique”, début novembre officiellement, parce qu’elle est en train d’être démantelée de manière ordonnée sous la responsabilité des Etats belge et français qui garantissent l’essentiel des dettes du groupe. L’idée est qu’un défaut de Dexia sur ses dettes n’est plus un danger pour les autres institutions financières créancières puisque ce seraient la Belgique et la France qui subiraient les pertes. Mais cela ne veut pas du tout dire que le risque de pertes chez Dexia est moins élevé qu’avant. Pour le citoyen belge, cela ne change rien.

Le système des garanties n’a-t-il pas montré ses limites et, surtout, ses risques ?

On n’avait pas le choix. Pour sauver les déposants de la partie banque de détail de Dexia NV, donc ceux de Dexia Banque Belgique, il fallait extraire celle-ci du groupe. Mais on savait qu’alors, les possibilités de financement de la partie résiduelle de Dexia NV, privée des dépôts, seraient totalement compromises. On savait qu’on ne trouverait des prêteurs au groupe franco-belge qu’à condition que les Etats garantissent les dettes. C’était la condition pour pouvoir extraire et donc sauver Dexia Banque Belgique, maintenant Belfius. Il était hors de question de laisser la partie résiduelle de Dexia NV tomber en faillite, parce que même rachetée par l’Etat belge, Dexia Banque Belgique y était encore trop exposée. Au 30 septembre 2011, l’encours des prêts de Dexia Banque Belgique au groupe Dexia dépassait 55 milliards d’euros ! Une faillite de Dexia NV aurait donc causé la faillite de Dexia Banque Belgique, et l’obligation pour l’Etat d’honorer les garanties sur les dépôts. L’Etat belge aurait été complètement ruiné. Il n’y avait pas d’autre solution que l’octroi de garanties. L’Etat belge était totalement piégé par la situation.

Le poids des garanties assumé par la Belgique n’est-il pas beaucoup trop élevé par rapport à la France ?

Il faut être prudent avant de clamer que le ministre des Finances, le Premier ministre de l’époque et les autres membres du gouvernement belge impliqués auraient raté leur négociation. Il faut se rappeler que Dexia Banque Belgique a été achetée à Dexia Groupe par la Société fédérale de participation et d’investissement pour 4 milliards d’euros. Or, la valeur comptable de Dexia Banque Belgique était de 7,950 milliards en 2010 au bilan de Dexia NV. Dexia NV a donc subi une perte de 4 milliards sur cette vente. Les négociateurs belges ont voulu minimiser l’impact direct du sauvetage sur la dette publique de la Belgique, en payant le moins cher possible. En contrepartie, ils ont concédé une part importante de garanties, pensant que celles-ci rapporteraient beaucoup d’argent à l’Etat et que la probabilité de les activer restait limitée. Il faudra évidemment attendre très longtemps avant de pouvoir déterminer si cela aura été un bon “deal” ou le contraire.

© La Libre Belgique 2012

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