Bruno Colmant : "Le chômage est plus injuste qu’une TVA à 22%"

Amnistie fiscale. L’austérité face à la récession. Les grandes réformes budgétaires à réaliser face aux tabous politiques. Plan pour Chypre : sauvetage ou sabordage? Sommes-nous empêtrés dans une grande crise ou sortirons-nous rapidement de celle-ci ? Economiste et professeur à la Vlerick Management School et à l'UCL, Bruno Colmant est l’Invité du samedi de LaLibre.be

Bruno Colmant : "Le chômage est plus injuste qu’une TVA à 22%"
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Entretien: Dorian de Meeûs

Amnistie fiscale. L’austérité face à la récession. Les grandes réformes budgétaires à réaliser face aux tabous politiques. Plan pour Chypre : sauvetage ou sabordage? Sommes-nous empêtrés dans une grande crise ou sortirons-nous rapidement de celle-ci ? Bruno Colmant, économiste et professeur à la Vlerick Management School et à l'UCL, est l’Invité du samedi de LaLibre.be

Depuis plusieurs semaines, une polémique s’étend sur l’intérêt d’une politique d’austérité. Le FMI a reconnu s’être trompé sur ses effets bénéfiques, le gouvernement français est divisé sur la question et les Pays-Bas y ont renoncé cette semaine. Que penser ?

Après une crise, il y a toujours un besoin - presque une pulsion naturelle - de purification de l’économie. Nombreux sont ceux qui pensent qu’en optant pour des politiques d’austérité et de rigueur on va remoraliser l’économie et la stabiliser. C’est d’ailleurs la posture qu’avait adopté le FMI, relayée par l’Allemagne avant de devenir le crédo européen.

Aujourd’hui, on se rend compte que c’est une erreur…

Concrètement et académiquement on constate que l’austérité et la rigueur alimentent la récession. En d’autres termes, en ayant imposé des règles très dures en Europe, on a créé du chômage. Donc, on devrait au contraire relâcher l’austérité pour donner un peu d’oxygène à l’économie grâce à l’Etat. Tous les économistes savent depuis longtemps qu’il ne faut jamais imposer d’austérité en période de récession.

Ces dernières années, on n’avait pas vraiment entendu ce discours-là de la part d’économistes ! On ne les a pas entendus tirer cette sonnette d’alarme pour éviter l’austérité.

Cela n’a effectivement pas beaucoup été dit clairement en Europe car on voulait préserver la cohésion de l’euro. Certains pensaient même qu’on allait fédérer les Etats européens derrière la monnaie unique grâce à l’austérité. Par contre, cela était très clair aux Etats-Unis, où Barack Obama a mis en œuvre une politique de déficit budgétaire et d’impression monétaire extrêmement forte. Chez nous, c’est le point de vue allemand qui a prévalu, mais ça ne marche pas, car le prix de la monnaie unique et de l’austérité, c’est un niveau record de chômage dans la zone euro. Même la Hollande, partenaire intuitif de l’Allemagne, se distancie de l’austérité et fait même marche arrière...

Justement, quelles mesures la Belgique devrait-elle prendre pour relancer son économie ?

Pas grand-chose, car notre croissance est essentiellement influencée et dépendante de la croissance allemande. Les mesures que l’on prend ont d’ailleurs peu d’effets sur l’économie globale belge. Ce qui me frappe dans la gestion belge, c’est qu’on augmente les impôts dès que la croissance ralentit. Posons-nous la question: faut vraiment faire cela ? Il y a sans doute des problèmes structurels, mais évitons en cette période d’énorme choc économique d’adopter des politiques d’austérité aveugle.

Aveugle, comme le plan de sauvetage de Chypre ? Vous parlez d’ailleurs de ‘plan de sabordage’…

Le plan pour Chypre, c’est une double erreur majeure ! Il y avait une chose qu’il ne fallait absolument pas mettre en péril, c’est la confiance en la monnaie et la confiance dans les dépôts bancaires, car toute l’Europe est focalisée sur l’euro et l’épargne permet de financer les dettes d’Etats. A Chypre, on a remis en cause l’euro lui-même et on a fait peur aux épargnants en leur disant que les dépôts de moins de 100.000 euros n’étaient plus protégés… alors que les Etats ont besoin de l’épargne pour se financer. On n’a pas encore tiré toutes les leçons de cette très mauvaise décision.

A en croire les prévisions économiques, on serait parti pour 2 à 10 ans de crise économique. Quelle est votre analyse ?

On doit s’attendre à des années plutôt moroses, car les tendances sont lourdes. On est au début d’une immense mutation de nos économies, après une période de 1975 à 2008 plutôt apaisée, malgré des hauts et des bas, et qui a permis de s’accommoder à la mondialisation. Mais voilà, aujourd’hui, on vit un choc de la mondialisation : une économie totalement ouverte, des concurrents qui ne sont plus locaux mais de l’autre côté du monde,… Donc, logiquement, tout le système de protection des individus et des collectivités va devoir être revu et repensé. Cela ne se fera pas en 2 ans… il faudra une génération. Notre modèle était adapté à l’économie industrielle, mais ne l’est pas à la mondialisation et à une économie de services. L’Etat providence a clairement montré ses limites et sa finitude…

Pour revenir à la Belgique, le gouvernement avait donc raison de ne pas respecter les 2,15% de déficit en 2013 ?

C’est en effet plutôt une très bonne chose. Fondamentalement, depuis décembre le gouvernement semble avoir tout fait – malgré certaines propositions sur la table – pour ne pas toucher à la consommation privée. Il faut donc donner confiance aux citoyens. Par contre, il y a des défis à bien plus long terme qui se posent, comme en matière de pensions, soins de santé et donc de fiscalité.

Comme toujours dans de telles négociations, on a vu le PS refuser de toucher à l’indexation des salaires, alors que les libéraux refusaient de s’attaquer trop franchement aux capitaux. Vous pensez qu’on va devoir mettre de côté de tels tabous ?

Bien sûr ! Il va falloir prendre beaucoup de hauteur par rapport à une situation de récession inédite et d’une monnaie trop forte par rapport à notre économie. On va devoir lever des tabous. L’indexation est nécessaire pour les bas salaires, mais sans doute pas pour les hauts revenus. La taxation professionnelle est trop importante, il faut donc penser à la faire glisser vers une taxation de la consommation. Il faut aussi penser à une pension individuelle plutôt que collective… Paradoxalement, cette crise n’a toujours pas amorcé cette immense réflexion politique qu’il aurait fallu avoir il y a déjà 3-4 ans.

Concrètement, vous sous-entendez qu’il faut augmenter la TVA de 21 à 22% ? Mais cela touchera tout le monde, un peu injuste…

La TVA est un impôt relativement indolore et d’encaissement immédiat. 1% d’augmentation représente environ 1 à 1,5 milliard de recette. Evidemment, il faut éviter que cette augmentation ne soit reflétée dans une indexation. C’est vrai que c’est un impôt régressif, injuste… Mais cette augmentation de la TVA pourrait être compensée par une baisse des charges sociales ou de la taxation professionnelle. Et je crois qu’il est encore plus injuste d’avoir davantage de chômage qu’une augmentation de 1% de la TVA.

Enfin, le dossier du moment, c’est le secret bancaire. On a vu l’Offshore Leaks et on nous annonce une amnistie fiscale dans quelques mois. En 2004, la DLU n’avait pas eu le succès attendu par le gouvernement, vous pensez que cette fois-ci on peut s’attendre à une grande amnistie fiscale ?

Toutes ces amnisties, c’est bien… On dit toujours que c’est la dernière pour inciter le citoyen à rapatrier… A mon avis, on ne peut pas évoquer une amnistie fiscale sans être clair sur l’avenir de l’impôt dans les prochaines années : impôt sur la fortune, imposition outrancière des dividendes et des intérêts,… On voit tout de même que le gouvernement actuel a augmenté de manière dramatique l’imposition sur les dividendes, qui sont surtaxés, ce n’est pas comme ça qu’on va convaincre les Belges de ramener leurs capitaux en Belgique. Une nouvelle DLU ne peut se concevoir que dans un cadre global. Il faut une forme de pacte et d’intelligence entre le gouvernement et celui qui a un patrimoine caché.

Le gouvernement ne semble pas du tout vouloir faire cela…

Non, mais cela posera un problème, car ces gens ne veulent pas seulement éviter l’impôt, ils craignent une imposition future trop importante sur les capitaux et les fortunes. Enfin, tout cela n’a rien à voir avec la morale ! On parle d’argent… On n’attire pas des mouches avec du vinaigre.

 

Entretien : Dorian de Meeûs


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