MSF : "La compétition devient plus rude entre organisations"

MSF est une machine qui roule dans notre pays avec ses 400000 donateurs belges recensés ces trois dernières années, dont 200000 "réguliers". Le budget opérationnel géré depuis Bruxelles a triplé en 20 ans.Mais pour l’ONG, le combat d’image ne permet pas toutes les surenchères.

Raphaël Meulders
Bo, Sierra Leone,1992, Msf doctor with child patients. Reporters © Roger JOB Clildren, afternoon nap, rest, médecin sans frontiÿres, doctor without borders -- !! USE IN BELGIUM ONLY !!
Bo, Sierra Leone,1992, Msf doctor with child patients. Reporters © Roger JOB Clildren, afternoon nap, rest, médecin sans frontiÿres, doctor without borders -- !! USE IN BELGIUM ONLY !! ©Reporters

Le long bâtiment à proximité de la gare de Jette (Bruxelles), a les allures d’une caserne. Il a aussi la taille des ambitions de Médecin sans frontières en Belgique. "MSF a toujours été une "success story" belge", explique Stéphane Goetghebeur, directeur des ressources humaines "ad interim". L’homme, économiste de formation, a le verbe facile et le temps compté. Près de 270 collaborateurs grouillent dans le centre opérationnel à Bruxelles, l’un des plus importants de l’organisation humanitaire.

MSF est une machine qui roule dans notre pays avec ses 400000 donateurs belges recensés ces trois dernières années, dont 200000 "réguliers". Le budget opérationnel (170 millions en 2012) géré depuis Bruxelles a triplé en 20 ans.

"On commence d’ailleurs à se sentir étroit dans nos bureaux", explique celui qui a également été directeur des opérations. Une carte affiche la trentaine de pays où MSF opère. La majorité se retrouve en Afrique. "Et la plupart sont ignorés du grand public, poursuit le directeur, du haut de ses 17 ans de présence chez MSF. Notre métier a changé. Nous ne faisons plus de la médecine tropicale, post-coloniale, mais une médecine globale dans des zones toujours plus densément peuplées". L’organisation s’est aussi professionnalisée depuis son lancement en 1971 par des médecins français. "C’est une leçon de l’histoire, si l’on veut des bons projets, il faut payer correctement notre staff. Surtout le staff national, dont la proportion ne fait que croître ces dernières années."

De l’aveu du directeur, la transparence financière a toujours été un facteur clé pour l’organisation. "Le jour où nous serons satisfaits de nous-mêmes, le public devra se méfier. On se remet tous les jours en question." Au cœur de cette transparence, les ratios ont une précision presque chirurgicale. Exemple ? Chaque euro consacré au marketing doit ainsi rapporter sept euros en donation. Autre exigence : la mission "sociale" doit présenter 80 % du budget total. "Nous avons construit notre succès sur une relation de confiance avec le public et nous nous devons de continuer."

Mais chaque euro donné n’arrive pas toujours à destination. "On travaille dans des zones qui sont, par définition, vulnérable. Donc, oui, nous sommes confrontés depuis toujours aux détournements, à la corruption. C’est quelque chose qu’on vit, même si on ne s’y résout pas."

"Des sommes considérables en une heure"

Parfois, la forte médiatisation d’un événement amène des dons imprévus. Ce fut notamment le cas pour le Tsunami en Asie du Sud-Est, fin 2004, où, MSF décida de stopper les dons. "La mobilisation du public a dépassé ce que nous pouvions réaliser sur le terrain. Or, médicalement, nous ne pouvions plus faire grand-chose. Cela ne nous semblait pas juste de récolter un trésor de guerre que nous n’aurions pas pu mettre sur cette crise. Nous avons des comptes à rendre à nos donateurs, surtout s’ils ont lié leurs dons à une action spécifique."

D’autres crises humanitaires, "pourtant plus sévères", passent dans les oubliettes médiatiques. C’est le cas du Soudan du Sud qui a englobé une bonne partie des efforts de MSF Belgique en 2012. "C’est pourquoi les aides globales, non liées à une crise spécifique, sont primordiales pour nous. Sans cette aide inconditionnée, nous ne pourrions pas intervenir dans des crises moins médiatisées", insiste le directeur.

Une enveloppe de 25 à 30 millions d’euros est également directement disponible en cas d’extrême urgence. "Parfois il faut pouvoir engager des sommes considérables en une heure. Lors d’un tremblement de terre, par exemple, un jour c’est énorme. C’est la différence entre la vie et la mort pour des centaines de personne."

Malgré une légère baisse, les dons des Belges sont restés élevés en 2012, avec près de 30 millions d’euros (dont 6,5 millions de legs). "La crise économique touche certains de nos donateurs, surtout les plus modestes. On sent aussi un tassement au niveau des dons des entreprises. Mais, au final, nous sommes beaucoup plus dépendants de la médiatisation des crises humanitaires que de cycles économiques."

"Eviter la surenchère dans nos campagnes"

Cette générosité des Belges compense aussi les dons, en diminution, venus des bailleurs de fonds institutionnels. "Cela nous affecte moins que d’autres car seulement 15 % de nos fonds proviennent des institutionnels. Ce qui nous garantit une indépendance d’actions (voir ci-contre) Mais c’est vrai qu’il y a moins d’argent et que la compétition devient plus rude entre les organisations qui pêchent dans ce type de financement". La crise économique aiguiserait-elle la compétition entre ONG ? "Sur le terrain, il existe toujours une vraie collaboration entre nous. mais il peut y avoir une compétition d’image : on cherche à récolter auprès du public les mêmes fonds qui ne sont pas extensibles à l’infini".

Ce "combat" médiatique a sa ligne rouge pour MSF. "On essaie de donner l’image la plus juste possible d’une crise, explique l’attaché de presse Raphaël Piret. Il faut éviter la surenchère, par exemple, dans les photos d’enfant victime de malnutrition", "Le public belge a changé. Nous aussi; conclut Stéphane Goetghebeur. Il y a des campagnes que nous ne ferions plus aujourd’hui".