Lutte-t-on efficacement contre le chômage?

Avec 610 893 chômeurs en juillet, la Belgique n’est pas encore sortie de la crise. “Les efforts déployés pour contrer le chômage risquent d’être insuffisants” redoute Stéphane Thys, coordinateur de l’Observatoire bruxellois de l’emploi.

Lutte-t-on efficacement contre le chômage?
©Jean Luc Flemal
Stéphanie Bocart

Avec 8,7 % de demandeurs d’emploi inoccupés en juin, la Belgique a atteint, depuis ces dix dernières années, un taux de chômage record, selon le bulletin statistique de la Banque nationale de Belgique (BNB), relayé lundi par “De Standaard” et “Het Nieuwsblad”. En chiffres absolus, il y avait, en juillet, 610 893 demandeurs d’emploi. “La Libre” a demandé à Stéphane Thys, coordinateur de l’Observatoire bruxellois de l’emploi (qui dépend d’Actiris) d’apporter son éclairage sur ces données.

Quelles sont les raisons qui permettent d’expliquer un taux de chômage si élevé en Belgique ?

C’est en fait la rencontre de deux séries de facteurs. D’une part, des facteurs de conjoncture économique particulièrement défavorable, comme on le sait depuis près de trois ans. Et d’autre part, des facteurs saisonniers. A savoir, l’arrivée plus ou moins massive, mais le phénomène n’est pas terminé, de jeunes qui sortent de l’école et se présentent sur le marché de l’emploi. Cela se présente chaque année. Et cela va se prolonger jusqu’en septembre – puisqu’il y a une propension aux secondes sessions en Belgique – quand le deuxième contingent viendra frapper à la porte d’Actiris, du Forem et du VDAB. A côté de cela, il y a aussi des pertes d’emplois, notamment par non-renouvellement de contrats : différents secteurs (construction, services aux entreprises, etc.) ont tendance à contracter leur activité durant les mois de juillet et août, et particulièrement en période d’atonie, de faible activité, et de faible consommation. Ce qui pèse sur certains types de contrats : les contrats à temps partiel d’une part et le non-renouvellement de contrats à durée déterminée d’autre part. Enfin, selon certaines sources, le travail étudiant a diminué cet été.

Les statistiques communiquées par la BNB sont nationales. Mais il y a des différences au niveau régional.

Oui. La contraction des activités dépend des secteurs, mais aussi des régions. Ainsi, il y a eu, il y a trois mois, une forte croissance des faillites (+ 33 %) à Bruxelles, avec un effet sur le chômage qui n’est pas instantané et se ressentira dans les trois à six mois qui suivent les faillites.

De même, les licenciements collectifs ont connu des moments extrêmement chauds, ces derniers mois. Là aussi, l’impact sur le chômage n’est pas immédiat, car il y a toutes les procédures de licenciements, les périodes de négociations, les périodes de préavis,… La situation s’est particulièrement dégradée, encore plus fin 2012 et début 2013. On en paie aujourd’hui le coût social. Et cela risque de ne pas être terminé…

Ce qui est aujourd’hui présenté comme un triste record risque donc de s’accentuer aux cours des prochains mois ?

C’est fort probable. Les efforts déployés par les services publics pour réduire le chômage risquent d’être insuffisants par rapport aux tendances lourdes de cette conjoncture et aux prévisions de reprise de croissance qui reste timide.

Il y a des frémissements positifs et encourageants par-ci, par-là, mais ils sont encore d’une ampleur trop réduite et pas encore confirmés ou transformés en tendance. En tout cas, le contexte économique nous laisse penser qu’il n’y aura pas véritablement de créations d’emplois avant au moins un an. Certes, il y aura des créations d’emplois, mais pas suffisantes pour résorber le chômage. D’autant plus que la population active va continuer à augmenter.

Pourtant, on parle régulièrement de métiers en pénurie…

C’est vrai. On entend des discours qui ne sont pas non plus sans fondement sur les offres insatisfaites, la pénurie de main-d’œuvre, les difficultés de recrutement, etc. Ce sont là des volants de manœuvre qui ne sont pas à négliger, mais qui, en tant que tels, n’auront pas un effet significatif sur la réduction du chômage. C’est un des leviers, même s’il est très difficile à activer parce qu’il implique la problématique de l’enseignement, notamment technique et professionnel.

On a souvent dit que la Belgique avait bien résisté à la crise. Or, cela semble de moins en moins le cas.

Le fait de répéter, à juste titre, que la situation était relativement meilleure en Belgique a parfois fait oublier que la crise avait des effets tout à fait réels et que le coût social, même s’il est moindre que dans certains pays d’Europe et que la moyenne européenne, n’en est pas nul. Loin s’en faut. Nos mécanismes de régulation et nos amortisseurs de crise en Belgique ont bien fonctionné, mais – d’aucuns l’ont déjà dit et répété – sont en train d’atteindre leurs limites. Bon nombre d’entreprises ont tout fait pour garder la tête hors de l’eau, ont utilisé tous les recours possibles et imaginables, notamment en terme de chômage économique, mais à partir d’un certain moment, elles perdent pied. Et là, soit ce sont des licenciements secs, soit, plus grave encore, c’est la fermeture définitive de l’entreprise.

On a évoqué 2014 pour la fin de la récession. L’échéance semble déjà reportée. A quand une accalmie ?

L’échéance est régulièrement différée ou révisée à la baisse. Il est difficile de prévoir cet indicateur qu’est le taux de croissance. On en sortira, mais la difficulté est de savoir exactement quand. Et quand on dit “on en sortira”, on pourrait encore discuter de ce que cela veut dire parce que pour certains, la sortie de crise est devenue une vue de l’esprit. Cela ne concernera que certaines catégories de travailleurs ou de demandeurs d’emploi. C’est pourquoi on déploie des politiques en matière de prévention du chômage de longue durée, d’accompagnement et de ciblage des groupes spécifiques (jeunes issus de l’immigration, jeunes infraqualifiés…).

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