Le docteur “Feel good” au chevet de l’économie indienne

Raghuram Rajan, un des rares économistes à avoir prévu la crise de 2008, devra convaincre les agences de notation.

Le docteur “Feel good” au chevet de l’économie indienne
©AFP
Emmanuel Derville

C’est une célébrité en Inde. Il faut dire qu’à 50 ans, Raghuram Rajan affiche un parcours impressionnant. Fils de diplomate issu de la caste des Brahmanes, il décroche un diplôme d’ingénieur à la prestigieuse IIT de Delhi en 1985. Il rejoint ensuite la Booth School of Business de Chicago. Ancien chef économiste du FMI, il fut l’un des rares à avoir prévenu la finance américaine contre ses pratiques de crédits. C’était en 2005. A l’époque, on se moque de lui. A commencer par Larry Summers, l’ancien secrétaire américain au Trésor. Trois ans plus tard, la crise lui donne raison. Pas étonnant donc qu’en 2012, le premier ministre indien Manmohan Singh en fasse son conseiller avant de le propulser à la tête de la Reserve Bank of India (RBI).

La passation de pouvoir avec son prédécesseur, qui a eu lieu il y a quelques jours, a fait souffler un vent d’optimisme sur les marchés, stoppant la chute de la roupie face au billet vert. Raghuram Rajan a présenté les grandes lignes de sa politique, assurant que les fondamentaux qui ont fait la croissance indienne ces dernières années étaient toujours là. Il n’empêche. Le docteur “Feel good”, comme l’a surnommé la presse indienne, hérite d’une situation délicate.

Depuis l’annonce de la Réserve fédérale le 22 mai indiquant qu’elle cesserait ses rachats d’actifs d’ici la fin de l’année, la roupie a dévissé face au dollar et aux monnaies européennes comme la livre sterling et l’euro. Pour contenir la chute, la RBI avait remonté l’un de ses taux directeurs de deux points à 10,25 % et réduit les liquidités fournies au taux de 7,25 % le 15 juillet. Puis elle avait durci ses restrictions de liquidité le 23 juillet. Ces mesures n’ont pas eu l’effet escompté. En août, la roupie a accéléré sa chute face au dollar, lâchant 10 % de sa valeur. La baisse s’est poursuivie après la publication de mauvaises statistiques. La croissance du PIB est descendue à 4,4 % au deuxième trimestre, son plus bas niveau depuis 4 ans. Dans le même temps, les ventes de voitures neuves ont enregistré leur huitième mois consécutif de baisse avec un recul de 1,5 %.

La crise est double : d’un côté, les taux d’intérêt élevés brident la consommation et les investissements. De l’autre, la chute de la roupie sur le marché des changes pèse sur les comptes des entreprises dont beaucoup se financent à l’étranger, plutôt que sur le marché domestique. L’Etat indien a en effet accaparé l’épargne intérieure pour financer son déficit. Le recul de la roupie face au dollar renchérit aussi le prix des produits importés, en particulier celui de l’essence. De quoi aggraver le déficit commercial. L’Inde détient 250,5 milliards de dollars de réserves de devises alors qu’elle en dépense 167 milliards par an pour importer son pétrole. L’Inde est désormais dans le collimateur des agences de notation. Sa note n’est plus qu’à BBB. Standard and Poor’s a précisé que le pays avait une chance sur trois de voir sa dette dégradée au niveau d’obligation pourrie. Si cela arrivait, les grandes entreprises et les banques ne pourraient plus lever de fonds à l’étranger et la bourse assisterait à une fuite des capitaux. L’Inde ne pourrait plus emprunter sur les marchés pour financer sa dette.

Outre les conséquences pour le secteur privé, la dégradation de la note de l’Inde serait aussi un camouflet pour le gouvernement, emmené par le parti du Congrès, et une aubaine pour l’opposition, emmenée par le parti de la droite nationaliste, le BJP. Le pays est sur le point d’entrer en campagne pour les élections législatives qui auront lieu l’année prochaine. Raghuram Rajan devra donc convaincre les agences de notation de préserver la note de l’Inde le plus longtemps possible.

Tous ses amis le décrivent comme affable, courtois et sachant écouter. Des qualités dont il aura bien besoin pour séduire les agences et les marchés.

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