Des experts incapables d’objectiver le débat salarial

A partir de la même étude, FEB et PS tirent des conclusions opposées.

Rocour Vincent
Des experts incapables d’objectiver le débat salarial
©IPM

Le débat sur la compétitivité et la réforme de la loi de 1996 a subi un coût d’arrêt. Mais pas un enterrement de première classe. Le débat pourra reprendre après les vacances de Toussaint. C’est ce qui se dit.

Les doutes restent cependant permis. Au moins pour une raison politique évidente. On voit mal des partis politiques, a fortiori le PS, prendre des mesures limitant la progression des salaires - directs ou indirects - à une encablure d’élections importantissimes.

Mais il n’y a pas que cela. Il faut aussi pouvoir établir un diagnostic juste du mal qui affecte - ou affecterait - l’économie belge. Et ça, ce n’est pas gagné.

Les partis du gouvernement avaient chargé les meilleurs experts de la Banque nationale, du Bureau du plan et du Conseil central de l’économie de plancher sur une mesure de l’écart entre les salaires belges et ceux dans les pays voisins. Ces experts ont remis leur rapport au début du mois de juillet (1). Mais ils ont beau faire partie de "la crème des crèmes", ils ont été incapables de mettre tout le monde d’accord. La preuve.

Interprétations

Paul Magnette (notre photo), président du PS, disait, dans "La Libre" ce week-end, que quand on tient compte des subsides salariaux, "l’écart salarial est beaucoup plus bas que ce qu’avait dit la FEB" . Et de rajouter : "D’ailleurs, elle ne dit plus rien à ce sujet." La Fédération des entreprises de Belgique serait-elle devenue muette sur le handicap salarial ? Pas du tout. Contacté, le porte-parole des patrons belges maintient sa position. "Une heure prestée coûte en moyenne 16,5 % de plus en Belgique que dans les trois pays voisins."

Un véritable dialogue de sourds. Et pourtant, l’un et l’autre tirent leur argument dans ce fameux rapport des experts censé départager tout le monde. Dans une imposante étude publiée lundi sur son site (2), l’Institut Emile Vandervelde, le puissant service d’études du PS, expose que l’évolution salariale en Belgique a été, entre 1996 et 2012, supérieure de 5,6 % à la moyenne de celle des trois pays de référence. Et si l’on intègre dans le calcul les différentes réductions de charges sur le travail, cet écart est ramené à 2,86 % voire moins.

L’Institut Emil Vandervelde fait aussi remarquer que l’écart salarial tel qu’il est calculé là ne tient pas compte de la productivité. C’est pourtant un élément important : si le travailleur X produit deux fois plus de pièces à l’heure que le travailleur Y, "il coûtera" moins cher que ce travailleur Y, même si son salaire est supérieur de 20 %. Or la productivité belge est l’une des plus élevées du monde. En l’intégrant, on constate que certains secteurs d’activité (la construction par exemple) affichent des profils de compétitivité plus enviables que leurs concurrents voisins.

Mais à la FEB, on met en évidence un autre tableau du rapport des experts. Il s’agit d’un tableau comparant le coût salarial horaire belge avec celui des autres pays. Un tableau qui intègre donc aussi l’évolution des salaires avant l’adoption de la loi sur la compétitivité en 1996. Il faut croire que les salaires belges ont fort augmenté avant cette date puisqu’il y aurait aujourd’hui un écart salarial moyen cumulé de 16 %. Même en tenant compte des subsides salariaux.

La productivité n’est pas intégrée dans ce calcul, reconnaît la FEB. "Mais c’est normal , explique-t-on chez les employeurs. La productivité plus élevée en Belgique est la conséquence du coût salarial. Les entreprises doivent investir beaucoup dans les machines. Mais cela détruit de l’emploi." Les chiffres volent au-dessus des têtes. Et le débat s’enlise malgré un rapport qui devait l’objectiver.


(1) Disponible sur www.plan.be (2) Disponible sur www.iev.be

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