Bois de chauffage: stères et mystères

Le bois de chauffage est plus demandé qu'avant, et donc plus cher. Son prix, sur pied, subit également une forte concurrence. Notre dossier.

Yves Cavalier et Charlotte Mikolajczak
Bois de chauffage: stères et mystères
©Reporters

C’est une évidence : le prix du bois de chauffage est à la hausse. "Et il n’est pas près de redescendre" , nous assure Eugène Bays, chargé de la veille stratégique à l’Office économique wallon du bois (OEWB). Mais le problème, c’est qu’il y a bois et bois. Et même si on parle de la même essence (du chêne ou du hêtre, le plus souvent), d’autres paramètres interviennent pour faire varier le prix et rendre les comparaisons très difficiles.

Mais une chose est certaine : depuis cinq à six ans, le prix du bois de chauffage a progressé dans une fourchette de 25 à 30 %. "Aujourd’hui, dans la région de Marche-en-Famenne, on paiera de l’ordre de 65 euros par stère de bois de chêne séché de deux ans et coupé à 33 cm, explique Eugène Bays. Mais le même stère de bois pourrait aussi bien se vendre au double du prix s’il est livré à Bruxelles, par exemple." Ceci pour mettre en évidence un facteur qui échappe au producteur mais que le revendeur va répercuter sur le prix final : le coût du transport qui reflète la hausse des prix du carburant.

Invasion de scolytes

Hormis ce facteur, il reste des éléments de fonds pour expliquer la remontée des prix. "D’abord, il faut se souvenir que le marché du bois a fort souffert dans les années 2003 et 2004 : une invasion de scolytes a obligé d’abattre de très nombreux arbres. C’est autant de bois impropre à l’usage industriel qui a été mis en grande quantité sur le marché et qui a fait plonger les prix. On pouvait alors se procurer du bois à 5 euros le stère…" , se souvient Eugène Bays.

Par la suite, il y a eu un effet de correction qui a fait remonter les prix progressivement jusqu’à un niveau de l’ordre 50 euros. Et depuis cinq à six ans la tendance à la hausse se confirme avec une progression de l’ordre de 30 %.

"Le bois de chauffage est loin d’être la seule composante de la demande , insiste l’expert. Depuis peu, il y a une forte demande pour la production d’énergie et notamment dans la cogénération. On peut estimer cette demande à quelque 100 000 m³ par an par centrale." Et ce, alors qu’un ménage consommera de 15 à 25 m³ au maximum. L’autre gros intervenant sur le marché du "bois de bûche", c’est l’industrie du papier et il se fait que la Belgique compte un acteur de taille dans ce secteur, c’est le groupe Burgo Ardennes, installé à Virton. A lui seul, il consomme 1,4 million de mètres cubes dont 1,1 million provient de France, la Belgique n’étant pas en mesure de suivre la demande… Tous ces éléments contribuent donc à entretenir une pression sur les prix au point que, dans certains cas, le prix final que l’on va payer pour se chauffer au bois peut devenir irrationnel. Cela dit, il reste aussi un facteur subjectif et qui lui, n’a pas de prix : c’est celui de l’ambiance d’un feu de bois.


"À Bruxelles, on se fout du prix, pourvu qu'il y ait des flammes"

Pas facile de se fournir en bois de chauffage pour l’hiver. Du moins à prix attractif. Ces dernières années, le tarif du stère a explosé, dépassant allègrement les 70, voire les 80 €, pour peu qu’il soit livré loin (des Ardennes à Bruxelles, par exemple), sec (deux ans d’âge), coupé (en bûches de 33 cm) et rangé sur palette (filet en sus). S’il n’a qu’une année de séchage et est livré en vrac dans la province de Luxembourg, ou encore non livré, son prix chute à 55 ou 45 €.

Cette augmentation est tributaire de l’offre et de la demande (voir par ailleurs), mais également solidaire de l’évolution du prix de son grand concurrent, le mazout (voir Épinglé). Pour les marchands de bois de chauffage, un autre élément intervient dans la fabrication de ce prix : le coût qu’ils doivent débourser pour s’approprier les lots de bois sur pied qu’ils couperont, tracteront jusqu’à leur dépôt, feront sécher, tronçonneront, fendront, rangeront et livreront. "En quatre à cinq ans, il a quasiment triplé" , se plaint Jacques André, marchand de bois, dont le nom de la société (et du site Internet), Bois de chauffage de Belgique, doit lui valoir son pesant d’appels. "La concurrence qui a terriblement enflé. Il y a quatre à cinq ans, j’achetais hêtres, chênes, charmes sur pied à 10 €/m³, indique-t-il. Aujourd’hui, on l’achète aux enchères à 30, 32, voire 35 €." Du moins dans sa région (Gedinne, Wellin, Libin…). "Le bois de chauffage est un produit très local, tempère Philippe de Wouters, de la Société royale forestière de Belgique. Dans l’Ardenne profonde, ce prix du bois sur pied à façonner va baisser à quelque 20 €/m³. Voir en deçà jusqu’à 10 €, s’il est moins accessible, ou si le lot est de moins bonne qualité avec du saule, du peuplier… En Région flamande, il est vendu entre 12 et 30 €/m³."

Droit d’affouage

En cause, donc, une concurrence accrue. Elle vient avant tout des habitants des communes propriétaires de bois. Dans le passé, tous ne profitaient pas du droit quasi ancestral d’affouage (les villageois peuvent se servir d’un nombre limité de stères à un prix préférentiel). Mais depuis la hausse du prix du mazout, tous s’y prêtent. "Pour eux ou… sollicités qu’ils le sont par des voisins ou des particuliers" , que Jacques André suspecte d’en faire commerce en noir. "Ils achètent le bois sur pied moins cher que nous, de l’ordre de 10 à 12 €/m³, mais le revendent quasi au même prix que nous."

" Les communes nous coupent l’herbe sous le pied car elles gardent pour leurs habitants. Or, les forêts publiques communales ou provinciales - qui représentent 50 % de la forêt wallonne NdlR - sont nos premières sources de bois " , estime Jacques André, qui compte de moins en moins sur des privés pour lui ouvrir leurs forêts.

Autre concurrence, celle des marchands de bois officiels dont le nombre a nettement augmenté.

Mais c’est surtout celle des scieries qui joue, elles qui trouvent dans le bois de chauffage un nouveau et très rentable débouché. "Une manière d’utiliser leur main-d’œuvre, confirme Philippe de Wouters. Et plus seulement sur leurs rebuts. Elles achètent maintenant des têtes d’arbres pour les façonner. Comme elles revendent les bûches à un prix intéressant, certaines qui travaillaient le bois à partir de 90 cm de circonférence se contentent désormais de 120 cm ! Car elles en ont une meilleure rentabilité en bois de chauffage."

Un risque ténu pour les forêts wallonnes

"Les frais pour transformer ces pieds de bois ont aussi augmenté, reprend Jacques André. Dans le passé, on vendait le bois façonné jusqu’à trois fois plus cher que celui du bois sur pied. Si on l’achète aujourd’hui à 30 €/m³, on le vend, non livré à 45 €/stère." Le coût des livraisons est, par ailleurs, si rébarbatif qu’il ne se déplace plus guère, si ce n’est dans sa proche région ou… à Bruxelles "où on se fout du prix, pourvu qu’il y ait des flammes" .

Cette hausse du prix du bois de chauffage représente-t-elle un risque pour les forêts wallonnes qui pourraient ne plus porter que du taillis ? "Oh non, jamais, réfute Philippe de Wouters. Le prix de vente du bois de chauffage sur pied, c’est 6 000 €/ha maximum. Pour des bois de qualité, la valeur à l’hectare peut dépasser les 20 000 €. Tout miser sur le bois de chauffage n’est pas un bon calcul. D’autant que tout au long de la vie de la forêt, il y aura des coupes d’éclaircies et des baliveaux qui rapportent 5, 10, et jusqu’à 30 €/m³..."



Stère ou m³ : gare au piège ! En achetant un stère de bois, on obtient en principe un volume de 1 m de long sur 1 m de large et 1 m de haut. Un cube parfait. Pourtant, si on commande le même stère de bois en demandant qu’il soit coupé en bûches de 50 cm, comme par enchantement, le cube se transformera en parallélépipède rectangle : il ne fera plus que 80 cm de haut pour 1 m de long et 1 m de large. Et s’il est coupé en 33 cm, la hauteur descendra à 70 cm. Donc on passe de 1 m³ à 0,8 ou 0,7 m³. On notera aussi que le bois va encore perdre du volume en séchant. En principe, la dénomination “stère” ne peut plus être utilisée.