L’excédent allemand excède l’Europe

La Belgique est aussi dans le collimateur européen pour une raison inverse : sa perte de compétitivité.

Meulders Raphaèl
L’excédent allemand excède l’Europe
©AP

C’est une première qui est déjà perçue comme un "affront incroyable" côté allemand (dixit le député Markus Ferber de la CSU). La commission européenne a brandi un (petit) carton jaune ce jeudi à l’Allemagne, tout en soulignant qu’elle restait le "principal moteur économique" du Continent. La raison semble, a priori, plutôt étonnante : le pays est tancé non pas pour ses déficits, mais pour ses excédents. "L’Allemagne affiche un excédent des comptes courants important […] qui justifie d’enquêter", explique ainsi José Manuel Barroso, le président de la Commission. Les résultats de l’enquête devraient être connus au printemps, avec, à la clé, d’éventuelles sanctions.

Comment en est-on arrivé là ? En Europe, tout est désormais question d’équilibre. Un pays qui présente des indicateurs macroéconomiques trop négatifs (ou trop longtemps dans le rouge), mais également "trop durablement" positifs est assuré de se faire sermonner par la Commission. Une procédure de "déséquilibre excessif" vient ainsi d’être lancée à l’encontre de seize pays membres, dont la Belgique. Pour la première fois depuis que ce mécanisme a été lancé il y a trois ans, l’Allemagne est directement visée : ses excédents nuiraient aux exportations des autres pays. "La moyenne du surplus allemand dépasse les 6 % depuis trois ans", explique Peter Vanden Houte, chef économiste chez ING. C’est le reflet d’une belle compétitivité, mais cela n’arrange pas du tout les autres pays européens."

D’après lui, l’Europe reproche surtout aux Allemands d’épargner ce surplus ("un réflexe presque naturel dans un pays vieillissant") au lieu de le dépenser et ainsi booster la demande interne, "ce qui permettrait, par exemple, aux Espagnols d’exporter davantage".

En Allemagne, le message passe très mal. Le député Markus Ferber parle d’un geste "d’auto-mutilation" pour la compétitivité européenne. "Les Allemands ne comprennent pas comment on peut leur reprocher de produire des machines et des voitures de qualité, à moindre coût, et qui sont achetées partout dans le monde", poursuit M. Vanden Houte. "Ils se demandent qui est assez fou pour leur imposer d’être moins compétitifs. Ils ont quelque part raison, mais ils oublient de dire que s’ils n’étaient pas dans la zone euro, le Mark se serait considérablement apprécié et leur compétitivité serait moindre." D’après l’économiste, les Allemands profitent ainsi "de la faiblesse de certains pays" pour pouvoir garder un euro "assez faible". Or la Commission craint justement que l’excédent allemand ne pousse l’euro à la hausse et accentue les difficultés des pays périphériques.

"Trop d’emplois belges dans des secteurs protégés"

Cette politique économique allemande n’agace pas qu’en Europe. La fronde est même venue, il y a deux semaines, d’outre-Atlantique, via la voix du Trésor américain. Selon l’organisme, les excédents allemands sont néfastes à l’économie mondiale. La critique de la Commission est plus feutrée. "Personne ne veut critiquer les entreprises allemandes pour leur succès", explique le commissaire aux affaires économiques, Oli Rehn. Mais l’Europe voudrait que Berlin lève quelques "goulots d’étranglement" qui étouffent la demande intérieure. Parmi les idées : l’instauration d’un salaire minimum et un investissement public plus marqué. Des propositions qui vont à contre-courant de ce que préconisent les "Sages", ce groupe d’économistes qui conseille le gouvernement allemand…

A noter que la Belgique est également dans le collimateur de la Commission qui pointe une détérioration du compte courant et de la compétitivité belge, via "d es pertes de parts de marchés à l’exportation". "La Belgique a pris le chemin inverse de l’Allemagne en favorisant la demande domestique, explique M. Vanden Houte. Cela risque de devenir un problème dans le futur, car en favorisant cette demande, notamment via l’indexation automatique des salaires, nous avons réduit notre compétitivité externe." D’après l’économiste, depuis 2008, la Belgique a créé de l’emploi, "mais presque exclusivement dans les secteurs protégés, (fonctionnaires, enseignants,…). Dans les secteurs compétitifs, on a perdu beaucoup de jobs, dans l’industrie, ce fut même un bain de sang. L’Etat s’endette et on ne pourra plus continuer cette politique éternellement."