La face cachée d'un patron déchu

Didier Bellens devrait être démis aujourd'hui de ses fonctions par le gouvernement. Doué, le patron de Belgacom a réussi, au fil des années, à se rendre insupportable. Portrait.

Pierre-François Lovens
La face cachée d'un patron déchu
©BELGA

Brillance et arrogance. Les deux mots ont été maintes fois associés lorsqu’il s’est agi pour les médias de cerner la personnalité de Didier Bellens. La brillance d’un patron doué d’une intelligence financière, presque mathématique, construite durant de longues années passées dans l’ombre d’Albert Frère. L’arrogance d’un homme qui, ayant atteint les plus hautes fonctions chez RTL Group et Belgacom, pense tout savoir mieux que les autres, qu’ils soient collaborateurs directs, administrateurs ou responsables politiques.

Cela suffit-il à dire qui est vraiment Didier Bellens ? Pas sûr. L’homme, âgé de 58 ans et père de trois enfants, est forcément plus complexe. Quel type de patron est-il ? Quel est son mode de gestion ? Quels rapports entretient-il avec le monde politique ? Les témoignages n’affluent pas pour répondre à ces questions que d’aucuns se posent encore alors que Didier Bellens est à la tête de Belgacom depuis plus de dix ans et que ses jours y semblent définitivement comptés. Au sein d’un groupe qui compte encore plus de 15 000 collaborateurs, personne n’ose prendre le risque de s’exprimer. "Celui qui parle en interne est mort ! Adressez-vous à un porte-parole", témoigne un cadre supérieur s’empressant de raccrocher. Les témoignages, toujours anonymes, émanent avant tout d’anciens collaborateurs (très) proches de Didier Bellens. Souvent très amers, certes, mais suffisamment précis pour mieux appréhender le "cas Bellens".

En dehors de conférences de presse soigneusement cadenassées (lors desquelles il se réfugie derrière les chiffres et évite toute déclaration tapageuse), les occasions d’entrer en contact avec Didier Bellens sont rares. Et quand il veut s’exprimer, il choisit le média, voire le journaliste, qui recueillera ses propos. L’ambiance y est alors plutôt décontractée. On a face à soi un homme souriant, précis, presque convivial, à mille lieues des qualificatifs dont l’affublent ses multiples (anciens) collaborateurs : cassant, hautain, cynique, dégradant, dédaigneux… Et on en passe ! "On vous décrit comme un poisson froid", l’avaient prudemment interrogé deux journalistes de "La Libre" conviés à un déjeuner informel, voici deux ans, chez un de ses amis. "C’est possible. Mais demandez plutôt l’avis de mes amis à ce propos. Dans les activités professionnelles, j’ai une attitude différente." L’homme s’était révélé agréable, amateur de bon vin et maniant un humour grinçant assez redoutable. Ces amis, précisément, louent un homme "intelligent, travailleur, honnête et fidèle".

Dans le cadre professionnel, c’est une autre histoire. L’homme est rude, parfois brutal. Dès son arrivée chez Belgacom, dans la foulée du décès inopiné du charismatique John Goossens, il n’avait pas hésité à faire une première grande lessive parmi les cadres. Il rééditera l’opération quelques années plus tard, menant - aux dires de nombreux témoins - une véritable "chasse aux sorcières" contre tous ceux et toutes celles qui avaient osé lui résister, même timidement. La liste des départs - généreusement indemnisés - est longue.

Un petit cercle de dévoués

Didier Bellens s’est rapidement entouré d’un cercle restreint de personnes lui étant totalement dévouées, 24 heures sur 24. Ils ont pour noms Concetta Fagard (conseillère personnelle), Pierre-Eric Evrard (chargé des clients "VIP"), Philip Neyt (qui a permis à Bellens de se constituer un réseau au nord du pays). "Bellens a le besoin d’être protégé, presque materné, confie un ex-collaborateur, au point de se couper des autres." Le trio a fini par être poussé dehors pour des raisons parfois peu reluisantes. "Aujourd’hui, Bellens est un homme seul et isolé dans une bulle déconnectée des réalités de l’entreprise", précise une autre source.

Au sein du conseil d’administration, où Didier Bellens a dû longtemps faire face à quelques ennemis féroces (dont Theo Dilissen, Maurice Lippens et Georges Jacobs), le patron de Belgacom a pu compter ces derniers temps sur le soutien indéfectible de Michel Moll et Carine Doutrelepont. Au sein de la direction, il y a aussi quelques fidèles serviteurs, dont Ray Stewart (directeur financier), Jean-Charles De Keyzer (cheville ouvrière de Belgacom TV), Bruno Chauvat (chef de la stratégie) ou la jeune Sandrine Nelissen-Grade (conseillère personnelle promue tout récemment vice présidente).

Très controversé sur le plan humain, Didier Bellens n’en est pas moins régulièrement félicité, dans le monde des télécoms, pour ce qu’il a fait de Belgacom, à savoir un groupe diversifié (téléphonie fixe et mobile, Internet, télévision numérique, etc.), très stable sur le plan social (au point de ne plus se souvenir de la dernière grève du personnel) et solide sur le plan financier (l’Etat belge, actionnaire majoritaire, étant le premier en tirer profit !). "C’est un fin stratège et un grand financier", reconnaissent d’ailleurs ses pires ennemis. Didier Bellens, lorsqu’il fut appelé par le ministre des Entreprises publiques Rik Daems - avec la bénédiction d’Elio Di Rupo - à reprendre les rênes de l’ex-RTT, a eu l’intelligence d’intégrer à la perfection la triple attente de l’Etat. Un : définir un cap stratégique visant à faire entrer Belgacom dans le monde de la convergence des technologies. Deux : dégager des résultats financiers solides afin d’engranger des dividendes généreux. Trois : assurer la paix sociale au sein de l’entreprise. De ce point de vue, le bulletin remis par Didier Bellens a toujours frisé la cote d’excellence.

Capitaine d’industrie, pas d’équipe

Alors, comment en est-on arrivé à un tel climat aussi délétère qui, aujourd’hui, conduit ce "premier de classe" vers la porte de sortie ? Tous nos témoins s’accordent pour parler d’une "cassure" lorsque, à l’été 2008, Didier Bellens fut assuré de rempiler à la tête du groupe pour un second mandat de six ans moyennant une baisse drastique de son "package salarial". Autant son premier mandat (2003-2008) fut marqué du sceau de la réussite (introduction en Bourse parfaitement menée; investissements massifs dans les infrastructures de réseau; intégration de Telindus, Proximus et Skynet ; lancement de Belgacom TV…), autant le second s’est avéré chahuté et décevant. "A partir de 2009, il se contente de gérer ce qu’il a semé lors de son premier mandat, résume un ex-collaborateur. Il veut prouver, en interne comme en externe, qu’il a fait ce qu’il devait faire." Didier Bellens est en roue libre. Les quelques initiatives qu’il prend - dont un investissement dans la start-up américaine OnLive - sont des échecs. Belgacom rate également le coche avec l’iPhone d’Apple, le contrat - que Bellens avait lui-même été négocier outre-Atlantique - étant décroché par le rival Mobistar.

Plus controversé et isolé que jamais, Didier Bellens apparaît aujourd’hui comme un homme seul. Le monde politique lui a tourné le dos. Elio Di Rupo - qui l’avait pourtant parrainé à ses débuts alors que les deux hommes ne se connaissaient même pas - n’est plus en mesure de plaider sa cause. Un monde politique auquel Didier Bellens se sent totalement étranger. "Il n’est pas plus socialiste que libéral ! Il se considère au-dessus de ce monde", nous confie une source… socialiste.

Didier Bellens est souvent décrit comme un grand "capitaine d’industrie". Mais ce qu’il a oublié, c’est aussi d’être un grand "capitaine d’équipe". Le match, lui, semble bel et bien terminé.

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