L'indexation des salaires revue et corrigée

Le commissaire au plan Henri Bogaert propose de revoir l'indexation des salaires, qui a trop d'effets pervers. Il proposera un double index: complet pour les bas revenus, "allégé" pour la partie du salaire au-dessus de 1500 euros bruts/mois.

Vincent Rocour
L'indexation des salaires revue et corrigée
©AFP

1. Le constat

Faut-il maintenir le système d’indexation automatique des salaires ? Le débat est récurrent. Mais vain. Le PS a fait inscrire son intangibilité dans le programme du gouvernement. Pour lui, c’est "pas touche".

Pourtant les voix réclamant sa suppression ou à tout le moins son réaménagement sont nombreuses et puissantes. Les fédérations patronales sont les plus virulentes. Mais elles ne sont pas les seules. Les grandes institutions internationales comme le Fonds monétaire international, l’OCDE ou la Commission européenne ont déjà invité la Belgique à abolir un mécanisme qui n’existe ailleurs qu’au Luxembourg et à Chypre. En vain jusqu’à présent donc, même si des modifications parfois sensibles - comme l’adoption d’un indice santé - sont déjà intervenues.

Effets pervers

L’argument principal utilisé par les adversaires de l’indexation automatique des salaires, c’est l’influence qu’elle a sur la compétitivité des entreprises. Les effets néfastes se manifestent le plus fortement en cas d’augmentation des prix de l’énergie. Quand le prix du pétrole augmente, c’est le coût de la vie qui augmente. Et grâce - à cause, diront ses détracteurs - de l’indexation, cette hausse du coût de la vie est automatiquement compensée par une hausse des salaires. Les entreprises sont alors doublement pénalisées : elles voient leur facture énergétique augmenter en même temps que leur masse salariale. C’est l’envol des coûts de production.

Les entreprises exposées à la concurrence internationale sont piégées : soit elles répercutent la hausse des coûts de production dans leur prix, elles deviennent alors moins concurrentes et risquent à court terme de perdre des emplois, soit elles ne la répercutent pas dans leur prix, mais alors elles doivent réduire leur marge, ce qui conduit à une diminution des investissements, donc à plus long terme de l’emploi.

Les entreprises qui ne sont pas soumises à la concurrence internationale sont mieux loties. Elles peuvent répercuter la hausse des coûts de production dans leurs prix. Mais on tombe alors sur les "effets de second tour" : la hausse des prix se répercute sur les salaires, puis se répercutera alors sur les prix, et c’est la spirale infernale.


2. Les dérives

Les partisans de l’indexation automatique des salaires répliquent cependant à leur adversaire que ce mécanisme garantit le maintien du pouvoir d’achat des travailleurs. Ce qui permet de soutenir la consommation intérieure, et donc l’économie nationale.

Mais cet argument est mis en pièce par la contribution qu’Henri Bogaert, le commissaire au plan, et Fanny Robette, membre du Conseil central de l’économie, s’apprêtent à livrer au congrès des économistes belges de langue française. Les deux auteurs parleront en leur nom propre et n’engageront donc pas leurs institutions. Il n’empêche : ce sont des voix qui comptent. Nul doute qu’elles seront écoutées attentivement.

Le point de départ de leur réflexion, c’est que le système d’indexation des salaires est basé sur l’évolution d’un indice - dit indice santé - qui reflète la consommation d’un individu "moyen". Or un consommateur moyen, cela n’existe pas. Pourtant, comme l’écrivent les deux économistes dans le texte de leur intervention, avec l’indexation des salaires, " les revenus de tous les individus augmentent dans la même proportion, peu importe leur revenu et l’inflation que chacun d’eux supporte effectivement ".

La consommation des ménages

Henri Bogaert et Fanny Robette montrent cependant que les dépenses consacrées à des besoins primaires (manger, boire, se loger, se chauffer) occupent une place beaucoup plus importante dans le budget des ménages pauvres que dans celui des ménages les plus aisés. Or, constatent-ils encore, " ce sont ces catégories de biens et services qui occupent le plus de place dans le budget des ménages à faible revenu qui ont aussi connu la plus forte inflation entre 2004 et 2013 ". Mais comme l’indice de référence servant de base à l’indexation des salaires est calculé sur la consommation d’un ménage moyen, la hausse de revenus est proportionnellement moins forte pour les ménages à faible revenu. Les auteurs démontrent par ailleurs que " le mécanisme actuel d’indexation préserve moins bien les pauvres en cas de choc sur le prix des produits énergétiques ". Un comble pour un système qui se veut social.


3. La solution

Dans le texte qui servira de base à leur intervention, Henri Bogaert et Fanny Robette ne plaideront pas pour la suppression de l’indexation automatique des salaires. Le maintien du pouvoir d’achat reste un objectif à poursuivre. Mais ils proposent un modèle alternatif.

Leur concept-clé, c’est celui de double index. Une première tranche de revenu - jusqu’à 1 500 euros bruts/mois - serait indexée sur la base de l’évolution de l’indice des prix à la consommation. Cet indice est un indice "complet" (alors qu’aujourd’hui, la base du calcul, c’est un indice santé qui ne tient pas compte de l’évolution du prix du tabac, de l’alcool et des carburants). Le système ainsi modifié permettrait donc une meilleure préservation du pouvoir d’achat des bas revenus qu’aujourd’hui.

En revanche, pour la partie de salaire supérieure à 1 500 euros/mois, les deux économistes proposent un index plus "léger" que l’actuel indice santé. Il propose de faire évoluer cette tranche supérieure du revenu selon l’inflation sous-jacente. C’est-à-dire l’inflation dont on a exclu les modifications de la TVA, des accises, de la taxe de circulation ainsi que l’évolution du prix de l’eau, des produits énergétiques, du tabac, de l’alcool, des produits à base de viande et des fruits et légumes frais.

Ce double index serait plus juste socialement puisqu’il favorise les plus bas revenus. Il est aussi plus écologique dans la mesure où les revenus plus élevés ne seraient plus favorisés (comparativement aux bas revenus) en cas de choc pétrolier et encourage dès lors " la réduction de la consommation d’énergie polluante dans le chef de ceux qui en ont la possibilité ".

Ce double index serait aussi plus efficace pour préserver la compétitivité de l’économie belge. Démonstration à l’appui, Henri Bogaert et Fanny Robette montrent que si le double index avait été en application depuis 1996, date de la loi de sauvegarde de la compétitivité, l’écart salarial avec les 3 pays voisins aurait été limité à 2,2 % au lieu de 5,1 % comme il a été constaté. Le gouvernement pourrait même se permettre d’augmenter la taxation indirecte (TVA, accises, etc.) afin de financer une baisse des cotisations sociales sans toucher à la compétitivité des entreprises, puisque cette hausse ne se répercuterait que sur la tranche inférieure des revenus.


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