De Keuleneer : "Le lobby bancaire fait de très grosses pressions"

"Ce que l’on peut espérer, c’est que cette réforme bancaire soit une première étape vers cette séparation entre le métier de banque de dépôt et les activités spéculatives. Il faut que le pas qui sera posé par le gouvernement soit significatif", a déclaré Eric De Keuleneer à propos de la réforme bancaire.

Vincent Slits
De Keuleneer : "Le lobby bancaire fait de très grosses pressions"
©Photo News

Nous avons interrogé Eric De Keuleneer, banquier et professeur à la "Solvay Brussels School of Economics" (ULB).


Visiblement, on ne s’orientera pas en Belgique vers une séparation nette entre les activités spéculatives des banques et celles plus classiques comme la collecte de l’épargne. Est-ce une occasion manquée ? 

Oui. A deux titres. D’abord parce que même si aujourd’hui les activités spéculatives des banques belges ne sont plus énormes, elles pourraient à nouveau augmenter dans les années qui viennent. Ensuite, quand des banques prennent des risques de marché, elles ne sont plus très bien placées pour conseiller objectivement leurs clients et les conflits d’intérêts deviennent importants. On en voit encore une illustration aujourd’hui avec le scandale sur les marchés des changes. Ce que l’on peut espérer, c’est que cette réforme bancaire soit une première étape vers cette séparation entre le métier de banque de dépôt et les activités spéculatives. Il faut que le pas qui sera posé par le gouvernement soit significatif. Si c’est un pas symbolique, on aura manqué une occasion après la crise de 2008. Il faut espérer qu’il y aura une limitation claire au niveau des risques : l’argent des déposants ne doit pas être utilisé dans des activités de marché, ni directement, ni indirectement. Il y a un enjeu essentiel qui touche à ce que font les banques avec leur argent, en réalité celui des déposants, et il me semble important de veiller à ce qu’elles ne prêtent pas à d’autres banques qui ont, elles, un profil trop spéculatif. 

Ce risque existe-t-il de manière aiguë en Belgique ? 

En tout cas, les banques belges n’ont pas de limites particulières pour prêter à des banques d’affaires ou universelles, dont certaines ont des activités très risquées. Il vaudrait mieux que l’argent des déposants ne puisse pas être prêté à des banquiers qui ont des profils trop risqués, ce qui est encore le cas aujourd’hui de beaucoup d’entre elles, notamment parce que leurs fonds propres réels sont très faibles. Il n’y a pas aujourd’hui une situation particulièrement problématique. C’est davantage pour éviter qu’à l’avenir les problèmes se posent à nouveau qu’il est important de prendre des mesures fortes. Il y a un ensemble de raisons pour lesquelles il serait opportun que les banques qui collectent des dépôts soient totalement séparées des activités de marché. Cela permettrait, par ailleurs, d’avoir un marché des capitaux plus actif car il y aurait des acteurs professionnels indépendants. 

L’Angleterre a été très loin dans cette séparation. Est-ce le modèle à suivre ? 

En Angleterre, il y a eu un examen très approfondi et des commissions publiques et parlementaires ont planché sur cette question et sont arrivées à la conclusion que ces activités n’étaient pas compatibles. L’Angleterre va très loin. En France et en Allemagne, on semble être encore très fort sous l’influence des lobbies bancaires. Les grandes banques françaises et allemandes arrivent visiblement à convaincre leurs gouvernements respectifs qu’une séparation des activités les affaibliraient par rapport à Goldman Sachs et aux "hedge funds". Il y a du lobbying intense qui est mené par le secteur bancaire et le gouvernement français a pris des mesures qui n’en sont pas. 

Et en Belgique, est-ce l’effet du lobby bancaire ou cela résulte-t-il de la difficulté de concilier les lignes de partis politiques idéologiquement très éloignées ? 

Je ne peux pas juger. Le lobby bancaire s’organise très efficacement et d’une manière internationale. Et même si la Belgique n’est pas un grand enjeu, les grandes banques veulent surtout éviter un précédent. Et si un pays, même un petit pays comme la Belgique, appliquait une réforme de ce genre et qu’elle donne de bons résultats, cela pourrait être un exemple pour d’autres. Je crois que le lobby bancaire fait de très grosses pressions. Je ne sais pas si c’est un problème tellement politique mais les banques utilisent quantité d’arguments pour défendre leurs intérêts. Le secteur a ainsi dit qu’avec une scission des activités bancaires, on ne pourrait plus financer l’exportation. C’est assez curieux car le financement de l’exportation n’est en rien une activité de banque d’affaires… 

Les détracteurs d’une séparation des métiers bancaires disent que cela nuirait à la rentabilité des banques. Partagez-vous ce point de vue ? 

Non. L’activité bancaire de base en Belgique est très rentable. Les banques belges ont toujours gagné beaucoup d’argent en Belgique dans leurs métiers de base et dans le meilleur des cas elles en ont gagné un peu à l’étranger ou n’en ont pas perdu dans leurs activités spéculatives et à l’étranger. Mais tous les problèmes des banques belges depuis 30 ou 40 ans ont été causés par de mauvais crédits à l’étranger, des activités trop risquées à l’étranger, des opérations mal contrôlées… Les activités bancaires traditionnelles en Belgique sont suffisamment rentables. Quand les banques gagnaient des 20-25 % de rendement sur fonds propres dans les années 2005-2007, cela aurait dû inquiéter les régulateurs. Paradoxalement, cela les a plutôt rassurés… Une rentabilité trop élevée dans les banques, c’est souvent une indication de danger…