L'Espagne voit-elle vraiment le bout du tunnel?

La quatrième économie de la zone euro est officiellement sortie de récession. Pourtant, le quotidien des Espagnols reste pénible avec un taux de chômage de près de 26%.

Paco Audije, Correspondant en Espagne
L'Espagne voit-elle vraiment le bout du tunnel?
©AP

"Les gens dépensent un peu plus au début de chaque mois… En tout cas ceux qui ont une fiche de paie et surtout les retraités" , nous explique Ihsan, serveur dans un bar-restaurant de la rue Bravo Murillo, une longue artère commerciale dans le centre-nord de Madrid. Ici, une certaine classe moyenne côtoie des employés, des artisans, des ouvriers; parmi eux, pas mal de Dominicains, Maghrébins et Equatoriens. Au cœur de leurs conversations, une seule obsession : la recherche de petits boulots. Les derniers mois ont rouvert certains locaux fermés au début de la crise, mais la tendance n’est pas très généralisée. L’ambiance continue à être morose. La consommation reste fragile.

La croissance du PIB de 0,1 % au troisième trimestre a permis aux autorités de parler de "reprise timide". Les dépenses des ménages ont, elles, augmenté de 0,4 % sur la même période. Quand aux exportations, elles continuent à se développer (+ 2,2 %), même si le ralentissement est réel. Autre satisfaction : les recettes du tourisme ont augmenté de manière spectaculaire. L’industrie automobile se porte bien aussi et les immatriculations de véhicules privés ont progressé de 15 % en novembre sur un an. Statistiquement, c’est maintenant une réalité : l’Espagne est sortie de la récession.

Lundi dernier, les experts de la Troïka (Commission européenne, Banque centrale européenne et FMI) étaient de passage à Madrid pour dresser un état des lieux de l’économie espagnole. L’Eurogroupe a certifié il y a deux semaines que "le sauvetage de l’Espagne était terminé" . Le pays a eu besoin de plus de 41 milliards d’euros d’aides pour rétablir la santé des banques espagnoles. Mais le prix à payer a été lourd. Des dizaines de caisses d’épargne ont péri dans la tourmente et beaucoup d’épargnants ont vu leur argent se volatiliser. Mais le ministre de l’Economie, Luis de Guindos, relève la tête : "Le résultat du sauvetage éloigne les doutes sur notre système bancaire." Fin novembre, les agences de notation (S&P et Fitch) ont remonté la note de l’Espagne qui passe de la perspective "négative" à "stable".

La Bourse de Madrid reprend du poil de la bête mais les spécialistes estiment que le citoyen lambda ne percevra pas les effets d’une reprise digne de ce nom avant deux à cinq ans. Le chômage reste, lui, catastrophique : près de 26 %, et le crédit aux PME et aux familles reste limité. "Cela changera en 2014" , promet José Ignacio Goirigolzarri, président de Bankia.

"Cela prendra un peu de temps pour constater la reprise économique dans la rue , nous dit Javier Cámara, économiste d’Anexo Estudios, une entreprise de gestion immobilière. Et d’ajouter : les exportations ont le vent en poupe. Les capitaux des investisseurs étrangers reviennent en Espagne, surtout depuis l’été dernier. Mais cette reprise tardera à se concrétiser et à renforcer des entreprises encore affaiblies par la crise et qui sont celles qui génèrent de l’emploi et donc à terme la consommation intérieure. La dynamique de reprise prendra donc un certain temps avant de se mettre en marche."

Angel Laborda, qui dirige un institut de conjoncture des caisses d’épargne, écrit dans le quotidien "El País" : "La situation des familles et des entreprises est si détériorée qu’il est peu probable d’assister à une amélioration à court terme avec cette augmentation d’un dixième de point du PIB." Opinion partagée par Julio Rodríguez, économiste récemment retraité de la Banque d’Espagne : "L’incendie a été circonscrit, mais ses effets restent dévastateurs en termes sociaux. Nous laissons derrière nous une perte de 3,7 millions de postes de travail. On parle d’une croissance minime du PIB mais ce n’est pas significatif. Les exportations (30 % du PIB) ont empêché une chute plus dramatique encore, mais elles ne garantissent pas, à elles seules, une reprise robuste."