Patrons unis derrière Johnny Thijs

De nombreux patrons, de Luc Willame à Luc Bertrand, fustigent la décision du gouvernement de limiter le salaire du patron de bpost. Ils y voient un interventionnisme dangereux pour une société cotée. Eric Domb, ancien président de l’UWE, a un avis plus nuancé.

AvC
Patrons unis derrière Johnny Thijs
©Photonews

Dans la (petite) communauté des patrons de Belgique, la polémique autour du départ de Johnny Thijs de la direction de bpost qui serait en partie motivée par la réduction de son salaire à 650 000 euros suscite de nombreux commentaires, souvent très sévères à l’égard du gouvernement.

Embrayant sur les critiques de plusieurs patrons flamands interrogés dans la presse néerlandophone, Luc Willame, ancien patron francophone de Glaverbel et du holding bruxellois SDRB, se montre très sévère sur la volonté du ministre des Entreprises publiques Jean-Pascal Labille (PS) de plafonner les rémunérations de sociétés comme bpost ou Belgacom. "La Belgique est de nouveau en train de vouloir changer le monde toute seule. Cela me fait penser à Louis Michel avec sa loi de compétence universelle. Il n’y a pas de raisons de faire des interventions aussi brutales (NdlR : sur les salaires). La Belgique est seule dans le monde. Idéologiquement, c’est un peu tordu", nous a-t-il expliqué.

Pour lui, "il n’y a aucune raison qu’une entreprise comme Belgacom soit sous le contrôle de l’Etat." "L’Etat n’est pas un bon actionnaire pour beaucoup d’entreprises, surtout pour des sociétés cotées comme Belgacom et bpost. Il faut laisser jouer le marché pour avoir les meilleurs managers", explique-t-il. Et de rappeler que quand il était à la tête de la SDRB, certaines décisions indispensables pouvaient être bloquées en raison d’un "marchandage politique". "J’ai rencontré des gens très bien mais avec un actionnaire public, les décisions sont lentes et font l’objet d’un compromis."

Luc Willame voit aussi dans la réglementation des salaires une façon d’augmenter la mainmise de l’Etat sur ces entreprises. "C’est une façon d’augmenter le contrôle de l’Etat et de placer des gens à soi", estime-t-il. Il se montre d’autant plus inquiet que dans les noms cités pour reprendre la direction de Belgacom, il y des gens comme Jean-Paul Philippot, qui "font partie du clan Onkelinx-Labille."

"Johnny Thijs n’est pas parti à cause des 650 000 euros. Ce qui l’a rendu malade c’est l’interventionnisme de l’Etat", estime-t-il encore.

Même s’il reconnaît que certains salaires peuvent poser problème et même atteindre des niveaux scandaleux, il trouve que la comparaison avec le salaire du Premier ministre n’a pas de sens. "Le Premier ministre est quelqu’un qui a fait une carrière sur son habilité politique. On le jugera uniquement sur sa réussite politique. Et puis, il peut faire une deuxième carrière comme ce fut le cas pour Jean-Luc Dehaene."

Dans les éditions de mardi du "Tijd", plusieurs patrons de grandes entreprises flamandes fustigent également l’attitude du ministre des Entreprises publiques Jean-Pascal Labille. Karel Vinck, 75 ans, qui a travaillé pour Bekaert, l’Union Minière, la SNCB et Umicore, parle ainsi de Jean-Pascal Labille comme d’un "homme dangereux, qui ne sait pas ce qu’est une entreprise". "Dans la vie d’une entreprise s’appliquent d’autres règles de base que celles, idéologiques, auxquelles certains politiciens et partis prêtent serment", explique M. Vinck. L’idéologie est "peut-être précieuse dans une mutuelle (Jean-Pascal Labille a été président des Mutualités Socialistes, ndlr), mais ce n’est certainement pas le cas au sein d’une entreprise qui est soumise aux lois du marché", affirme-t-il également dans une interview au "Standaard".

"Eaux dangereuses"

Luc Bertrand, directeur du holding Ackermans&van Haaren, souligne, lui, les dangers d’un tel départ si tôt après l’introduction en bourse de bpost. "Vous avancez dans des eaux dangereuses lorsque vous voyez votre excellent CEO partir d’une telle manière." Paul Buysse, président de Bekaert, se montre tout aussi sévère à l’égard du ministre socialiste. "L’entrelacement de la politique avec l’économie dans une entreprise cotée en bourse est embarrassant pour notre pays. Ce sont les politiques qui ont constamment pointé l’importance de la corporate gouvernance. Que doit-on dire alors du cirque que les politiques livrent dans les entreprises publiques ?", s’interroge-t-il.

Interrogé par "De Standaard", Didier Bellens, l’ancien patron de Belgacom n’est pas plus tendre. "Le gouvernement doit se demander si la fixation des salaires ne se fera pas au prix d’un bon management. Où est le sens commun ? Le gouvernement va regretter ce choix", souligne-t-il.

Eric Domb, le patron qui ne crie pas avec les loups…

Eric Domb, le patron du parc animalier Pairi Daiza qui a aussi été président de l’Union wallonne des entreprises, tient un discours différent des patrons indignés par "l’affaire Thijs" (lire ci-dessus).

Tout d’abord, il rappelle que la Belgique est composée à plus de 99 % de PME qui arrivent à tirer leur épingle du jeu dans un contexte parfois très difficile avec des salaires "à des années lumières" de celui en question pour le patron de bpost.

Frappé par le côté irrationnel du débat, il estime qu’il faut se demander s’il y a moyen de trouver un excellent patron pour diriger bpost avec un salaire de 650 000 euros par an, "ce qui représente quand même 26 millions de francs belges…" Pour cela, il pense qu’il faut se référer à un "benchmark". Quel est le niveau de rémunération des patrons de la Poste dans des pays de taille similaire ? En faisant une rapide recherche, Eric Domb a vu que le patron de la Poste suisse, "qui n’a pas la réputation de manque de professionnalisme", gagne 900 000 francs suisses. Soit un montant proche des 650 000 euros. "Pourquoi faudrait-il payer plus cher ? Il faut tenir compte du marché. C’est une question de bonne gestion", poursuit-il. Il laisse ainsi sous-entendre qu’il ne voit pas pourquoi a priori un salaire de 650 000 euros ne serait pas suffisant pour trouver un dirigeant de qualité. "Je connais des gens extraordinaires qui dirigent une petite entreprise et qui gagnent moins de 500 000 euros par an. Soyons sérieux. La précipitation des opinions des uns et des autres me choque. Il faut analyser le dossier, l’objectiver. On entre dans le débat politique alors que le problème est opérationnel", souligne Eric Domb.

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