Jean-Pierre Lutgen : "Les politiques ne comprennent rien aux entreprises, surtout à Bastogne"

Sur une liste électorale le 25 mai? "Cela reste dans le domaine du possible" . Parti de rien et malgré de nombreux obstacles, le CEO de Ice-Watch a réussi à conquérir le monde avec ses montres... et bientôt des smartphones. Entrepreneur et libéral, le grand-frère de Benoît Lutgen (président du cdH et bourgmestre de Bastogne), Jean-Pierre Lutgen est l’Invité du samedi de LaLibre.be.

Jean-Pierre Lutgen : "Les politiques ne comprennent rien aux entreprises, surtout à Bastogne"
©Jean-Luc Flémal
Dorian de Meeûs

Parti de rien et malgré de nombreux obstacles et procédures en justice, le CEO de Ice-Watch a réussi à conquérir le monde avec ses montres, avant de lancer ses lunettes et bientôt des smartphones. Le grand-frère de Benoît Lutgen (président du cdH et bourgmestre de Bastogne) est entrepreneur dans l’âme, indépendant et libéral.


Jean-Pierre Lutgen est l’Invité du samedi de LaLibre.be.


Vous avez décidé de déménager la production de vos montres de la Chine vers Bastogne, c’est un choix qu’on n’entend pas tous les jours.

La première raison est d’ordre sociale, à l’image des montres abordables qu’on propose. Cela permet à chacun de changer de montre selon ses humeurs et envies. L’autre raison, c’est la valeur ajoutée du « Made in… » qui revient en force, surtout aux États-Unis. C’est une tendance et valeur sociale que nous devons suivre. Cela dit, on l’a déjà fait avec les lunettes Ice-Watch qui sont produites dans le Jura.

Une décision sociale qui représente malgré tout un coût ?

Comme toute dépense sociale. Mais cette proximité représente aussi des avantages : on maîtrisera beaucoup mieux la production, le transport sera facilité (80% de notre chiffre d’affaires se fait en Europe), puis cela peut - et doit - être un atout marketing. Il est important que le retour de la production chez nous ne soit pas élitiste, mais – au contraire – permette de proposer des biens de consommation à des prix accessibles. C’est un processus long qui devrait aboutir dans 12 ou 18 mois. On dénombre actuellement 60 emplois dans différentes unités. Cette délocalisation permettra à terme de créer environ 120 emplois supplémentaires pour assembler les montres. On va aussi centraliser le réseau du service après-vente (pièces détachées et réparations).



Quand on évoque votre entreprise, on pense forcément aux conflits qui vous ont opposé à Lego et à Swatch . Ces obstacles sont du passé ?

Le problème avec Lego est totalement terminé, mais c’est du surréalisme belge ! On était les seuls dans le monde à perdre contre Lego à cause de ces fameux plots. Je garderai un goût très amer de cette décision de justice. D’autres sociétés, comme Lunatic , vendent aussi des blocs de décoration qui ressemblent à des Lego et ont gagné tous leurs procès et recours. Nous, on a tout perdu. Je ne comprendrai jamais la décision de la justice belge nous concernant. Cela restera un cas d’école où les étudiants risquent d’être pétés en droit des marques. Ce conflit est fini, on a remplacé les 4 plots par 1 seul. La boîte est même plus design qu’avant. Mais, en aucun cas, je n’ai voulu profiter de l’aura de Lego pour vendre ma montre ! On était les premiers à faire un lien entre la boîte et la montre à travers les couleurs et le toucher du silicone. Les quatre plots devaient simplement permettre d’empiler les boîtes les unes sur les autres. Un seul plot le permet aussi…

Vous dites que l’intention n’était pas de ressembler à Lego , mais en prononçant Ice-Watch, on entend Swatch . Là aussi, aucune intention particulière ?

Le mot ‘montre’ se traduit en ‘watch’ en anglais. En aucun cas vous ne pouvez enregistrer un nom commun d’une classe de produits. Exemple, il est impossible d’enregistrer ‘voiture’, ou encore ‘Orange’… sauf si ce n’est pas pour vendre des oranges mais pour faire de la téléphonie.

Il y a aussi l’usage du plastique qui y fait penser.

Le plastique ou le mot ‘watch’ peuvent être utilisés par tous les producteurs… Nous, on a toujours mis le mot ‘Ice’ en avant, en plus grand. Nous n’avons jamais voulu créer la confusion avec le géant suisse. C’est comparable avec ‘un espresso’ et ‘un Nespresso’.

Vous aviez plus de 5 procédures judiciaires en cours avec Swatch et près de 200 procédures administratives. Quelle est la nature de l’accord ?

Cet accord est confidentiel... et ils sont très susceptibles sur cet aspect. Tout ce que je peux dire, c’est que l’accord met un terme à l’ensemble des conflits que nous avions avec eux.

Vous avez vendu près de 4 millions de montres en 2012 et un peu moins de 3 millions l’année dernière. Quelle est la raison de cette baisse ?

Cela s’explique uniquement à cause du marché allemand, qui représente 50% de notre chiffre d’affaires. En 2012, on était la première marque horlogère en Allemagne en unités et en chiffre d’affaires. En sursaturant le marché allemand, on en a payé le prix l’année dernière. Dans le même temps, le marché belge reste en croissance.

Ice-Watch est actif dans presque tous les pays, aéroports et centres commerciaux. Par conséquent, vous êtes victime de contrefaçons. Quels sont vos outils pour empêcher ce problème?

Il faut comprendre qu’il y a deux types de copies ou similitudes. D’abord ceux qui copient votre marque enregistrée. Là, nous avons en permanence des procédures judiciaires pour y mettre fin… nous les gagnons très facilement. Ensuite, il y a ceux qui essaient de s’inspirer fortement de nos produits. Prenez la dernière promo pour un abonnement au TéléPro, tout porte à croire que vous recevrez une Ice-Watch, elles y ressemblent, mais je vous affirme que ce ne sont pas des Ice-Watch. Si je ne peux pas parler d’inspiration, je ne sais pas ce que c’est… Tout y est, sauf la marque.

Quels sont les pays les plus touchés par la contrefaçon ?

Principalement l’Asie du Sud-est, avec la Chine et la Thaïlande. L’Afrique noire aussi, et l’Egypte, où 100% des Ice-Watch sont des fausses, car nous n’y avons pas de distributeur. Mais l’Europe est aussi touchée, on dénombre énormément de copies en Allemagne, France, Belgique,… En fait, partout où on a du succès on constate des copies.



Pour une PME wallonne, quelles sont les difficultés pour se lancer à l’international ? En d’autres termes, avez-vous un conseil à donner à ceux qui y pensent ?

Il faut surtout bien protéger ses droits à la création, ensuite avoir un très bon contrat de départ pour assurer la distribution. Ces deux points essentiels pourront vous éviter de nombreuses embûches. Ensuite, il faut participer à énormément de salons à travers le monde pour faire connaître son produit. Pour cela, la Région wallonne propose des outils à travers l’AWEX (Agence wallonne à l’exportation) qui nous ont bien aidés au départ pour assurer cette visibilité internationale. Après, si votre produit ne rencontre pas de succès, cela ne sert à rien d’insister… Certains distributeurs pionniers sont à la recherche de produits innovants. Les grands réseaux de distribution seront plus frileux d’entamer un business avec un produit pas encore connu ou installé. Pour gagner en efficacité et professionnalisme, il faut parvenir à passer de l’un à l’autre.

L’AWEX est un outil mis en place par les dirigeants politiques. Pourtant, on entend de plus en plus d’entrepreneurs - comme Marc du Bois (Spadel) - dire que le monde politique ne comprend pas les besoins des entreprises. C’est votre cas ?

Je serais encore plus catégorique qu’eux : le monde politique ne comprend rien aux entreprises, surtout à Bastogne et en Province du Luxembourg. Exceptés les aides de l’AWEX dont j’ai pu bénéficier et les aides à l’investissement – où l’on vous donne d’une main ce qu’on vous a pris dans l’autre – je crois que les politiques n’ont rien compris à ce qu’on faisait. Et j’insiste, surtout ici à Bastogne. Personne ne s’est intéressé à ce qu’on faisait ici. Je n’ai pas eu la moindre rencontre avec quelconque autorité sur nos projets…

On vous met des bâtons dans les roues ?

Oui, plus que des bâtons dans les roues ! Sur le plan urbanistique, ils ont même mis un arrêt à nos travaux de rénovation sur la place de Bastogne à la demande expresse du collège échevinale. La situation est bloquée. Le premier échevin de Bastogne a personnellement tout fait pour empêcher notre développement ici à Bastogne. On peut inventer plein de mesures pour relancer l’économie, mais il faut avant tout ne pas être jaloux de ceux qui réussissent dans sa ville.

Vous êtes pourtant le frère de Benoît Lutgen… bourgmestre de la ville. Même si on sait que vos relations ne sont pas au beau fixe, vous comprendrez que vos propos ont de quoi interloquer.

Notre relation est devenue une confrontation. Je le regrette. N’ayant pas participé aux élections communales et ayant laissé la voie libre à mon frère et son équipe, j’aurais espéré qu’il n’y ait pas d’esprit de revanche à mon égard. C’est tout le contraire qui s’est passé ! En tant qu’entrepreneur, on m’a même fortement recommandé de ne pas entrer dans le pré carré politique… "pour le bien de ma société". Cela a été une des raisons pour lesquelles je n’ai pas fait le pas aux communales. A tort, car suite à cela, j’ai eu un contrôle fiscal très dur : plus de 10 personnes de l’ISI (Inspection spéciale des impôts) ont débarqué dans mes bureaux accompagnés d’une équipe de télévision de la RTBF. Ce contrôle a duré 6 mois, j’en suis sorti blanc comme neige. Ensuite, j’ai eu des problèmes urbanistiques carabinés, puisque le nouveau collège échevinal a refusé de donner son accord sur mes plans, qui étaient acceptés par l’ancien collège.

D’où vient cette animosité entre vous et votre frère ?

Tout est parti d’accords entre nous qui n’ont pas été respecté. C'était à l’époque du changement du PSC en cdH. Avant, on s’entendait très très bien…

Puis-je déduire de vos réponses que – hormis votre bref passage sur une liste CDF (Chrétiens démocrates fédéraux) en 2003 - votre envie d’entrer en politique est plus forte que jamais ?

Ça, c’est vous qui le dites…

On sent tout de même un regret de ne pas l’avoir fait…

Par principe, je ne vis pas de regrets. Mais, effectivement, cela reste quelque chose qui est dans l'ordre du possible, oui.

Déjà cette année-ci ? Vous verra-t-on sur une liste le 25 mai prochain ?

(long silence) Cela reste dans le domaine du possible… Je ne tiens pas à en dire davantage.

Revenons à votre entreprise. Elle a commencé à vendre des montres, puis des lunettes et bientôt des smartphones et tablettes… Tout le monde peut se lancer dans la production de smartphones?

L’arrivée de l’opérateur Free en France a relancé les ventes, car elles n'étaient plus liées à un abonnement obligatoire de 1 à 2 ans. On va donc proposer des smartphones proches de nos caractéristiques : prix accessibles, couleurs, toucher silicone et quelques applications. Ces téléphones seront configurés pour avoir 90% de ce que proposent des téléphones bien plus chers sur le marché. L’essentiel sera dessus. Tout le monde sait que nous n’utilisons qu’un faible pourcentage de toutes les fonctionnalités et options. Derrière ce téléphone, c’est CG Mobile, un fabricant de différents composants, qui sera responsable de la fabrication et à la commercialisation. Nous sommes un support en tant que marque et conseiller marketing.

Comment se vendent vos lunettes de soleil ?

On en a vendu 100.000 l’année dernière, mais nous avions lancé la commercialisation après l’été, ce qui n’est pas la meilleure période. On a commencé avec les marchés français et belge, mais on a déjà de très belles demandes pour le marché extérieur.

On sent chez vous une volonté de prendre des risques : un possible engagement politique alors que vous avez un business qui tourne très bien, l’entreprenariat, l’innovation, l’exportation,…

Ce qui me perturbe, c’est qu’il n’y a plus de prise de risques : les États-Unis veulent faire la guerre sans avoir de tués, plus personne n’ose envoyer des hommes dans l’espace,… Il n’y a plus cette envie de partir découvrir autre chose. Donc, la Terre tourne sur elle-même. Il y a une pollution réelle et maintenant aussi intellectuelle qui empêche l’émergence de nouveaux concepts et idées. Je ne perçois pas de nouveau mouvement de pensée, ce qui me semble inquiétant.


Une interview de Dorian de Meeûs

@ddemeeus



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