Carl Icahn, le milliardaire trouble-fête

Le raider de la compagnie d'aviation TWA terrorise les conseils d’administration depuis 40 ans. Objectif : valoriser les sociétés… à son profit !

Carl Icahn, le milliardaire trouble-fête
©LLB
Patrick Van Campenhout

La carte de visite de l’actionnaire activiste Carl Icahn, réécrite par le magazine "Forbes", est éloquente et elle commence par le paquet de dollars qu’il "pèse" via ses participations, soit près de 23,5 milliards. D’où vient tout ce pognon ? A 78 ans, ce financier new-yorkais l’a tout simplement tiré de son travail d’investisseur agressif.

Fils de deux enseignants, il dispose pour ses débuts d’un solide bagage en philosophie (Princeton) et de deux ans de tentative en médecine avant d’effectuer son service militaire. En 1961, il entame sa carrière professionnelle à Wall Street, comme agent de change. Après sept années de parcours en Bourse, il fonde sa propre boîte de courtage spécialisée en options, obligations de mauvaise qualité (les "junk bonds") et produits à haut effet de levier, la Icahn & Co. Dix ans plus tard, les coffres lestés de dollars, il entame une stratégie de prises de participations dans des entreprises cotées. L’importance de ses prises de participations lui permet d’exiger d’avoir voix au chapitre lors des assemblées d’actionnaires des entreprises. Et il va rapidement acquérir une réputation de bretteur impitoyable, capable d’infléchir la politique de gestion des entreprises dans lesquelles il prend pied pour en améliorer la valeur boursière, sans éprouver le moindre état d’âme pour la santé réelle des entreprises, ni pour le personnel concerné par les efforts d’économie ou les fermetures de branches déficitaires. C’est ce que l’on appelle un "raider", un spécialiste des opérations hostiles.

En 1985, il va s’illustrer au travers d’une offre de rachat hostile sur la compagnie d’aviation TWA (Trans World Airlines) qu’il va littéralement dépecer pour réaliser du profit. Le principe ? Il endette sa société pour prendre le contrôle de la compagnie, fait "délister" l’action en Bourse pour avoir les mains libres, et rembourse la dette créée en vendant les actifs de valeur de TWA. Il en pompe un maximum de liquidités pour revendre ensuite ses parts et en dégager près d’un demi-milliard de dollars. Au terme de cette aventure, TWA se retrouve exsangue, endettée de pratiquement… un demi-milliard de dollars. Tout cela après avoir endormi les actionnaires et le personnel avec un discours sur la relance de la compagnie, son retour aux profits, etc.

Sans entrer dans le détail de cette saga qui se terminera par sa fusion avec American Airlines, il faut savoir encore que, pour prix de sa sortie de l’entreprise, Icahn pourra commercialiser les tickets de TWA, ce qu’il fera au travers d’une entreprise proposant en ligne des trajets à bas prix, poussant finalement TWA à brader ses prix, à perdre de plus en plus d’argent et à déposer les armes.

On est loin des années ‘90 et peu de gens se souviennent encore du film "Wall Street", inspiré de l’offensive de Carl Icahn sur TWA, incarné par Michael Douglas. Mais Icahn a poursuivi sa carrière et multiplié les offensives jusqu’à en faire un business mené en équipe au sein de la Icahn Enterprises L.P., une entreprise cotée (Nasdaq : IEP) dont - on ne refait pas un filou de cette envergure - il détient près de 90 % du capital… Les participations sont multiples et elles ont un pouvoir d’influence sur le job de près de 60 000 employés.

Et ce diable est toujours aussi actif. Ces derniers mois, après avoir pris une participation en Apple, le voilà qui se met à critiquer la gestion du groupe de Tim Cook, mettant celui-ci sous pression dans le but d’accroître le programme d’achats d’actions propres. Et ça marche dans une certaine mesure. Icahn avertit le marché via Twitter de ses démarches. Il aura même droit à un souper avec le patron d’Apple avant de finir par déposer un peu curieusement les armes. Sait-il des choses que le marché ignore ? Sa politique est toutefois très claire. Sur son compte Twitter officiel, il explique : "Certaines personnes deviennent riches en étudiant l’intelligence artificielle. Moi, je fais du fric en étudiant la stupidité naturelle des gens".

Chez eBay, c’est pareil sauf que l’offensive porte sur la demande d’une scission de l’entreprise et l’externalisation de PayPal, outil de paiement privilégié par le site d’enchères. Ne recevant pas de réponse, Icahn et son équipe attaquent le management ouvertement sur son incompétence, ses conflits d’intérêts et sur le coût de ses choix pour les actionnaires, qu’il chiffre à plus de 4 milliards de dollars. Un discours diffusé via les réseaux sociaux, qui touche évidemment les actionnaires et déstabilise les administrateurs d’eBay, alors que la part de Carl Icahn dans le capital est d’à peine un pour-cent.

Dans le même ordre d’idées, il vient de faire entrer trois de ses hommes au conseil de la société Herbalife, mais ici pour combattre un autre activiste, William Ackman, qui joue le titre à la baisse en assurant que le principe de vente des compléments alimentaires Herbalife est basé sur un modèle frauduleux de type pyramidal. Bref, on est ici entre gentlemen.

Sur le même sujet