L’économie de partage : rêve ou révolution ?

La crise financière a annoncé des changements importants de notre modèle capitaliste. L’économie du partage représente un modèle nouveau dans notre paysage capitaliste. Il est plus léger, participatif, et probablement plus pérenne. Un opinion de Pierre Nothomb, associé Deminor.

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L’économie de partage : rêve ou révolution ?
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Un opinion de Pierre Nothomb, associé Deminor. 


La crise financière a annoncé des changements importants de notre modèle capitaliste. Même les plus acharnés ne peuvent plus ignorer les excès du système (dette, excès bancaires,…).

Etonnamment, alors que nous voyons émerger un système plus lourd, plus strict, avec plus de règles et de contrôles afin d’éviter une autre crise et d’autres excès, on constate qu’un modèle basé sur le partage est en train d’émerger. L’économie du partage ("the sharing economy") représente un modèle nouveau dans notre paysage capitaliste. Il est plus léger, participatif, et probablement plus pérenne.

Vous avez tous déjà emprunté de l’argent à vos parents, demandé au voisin de garder le chien, utilisé l’appartement d’un cousin à la mer, emprunté la voiture d’un collègue pour faire une course urgente. En faisant cela, vous permettiez une meilleure utilisation d’actifs qui ne vous appartiennent pas, parfois contre une rétribution ou une contrepartie, et en vous engageant à rendre le bien en bon état. Vous participiez à l’économie de partage sans le savoir, mais à petite échelle.

Ce qu’Internet apporte au modèle, c’est la possibilité d’interagir avec des gens que vous ne connaissez ni d’Eve ni d’Adam. C’est un peu comme si vous aviez élargi le cercle de vos voisins, amis ou famille à l’infini. Les modèles qui se développent maintenant à l’échelle mondiale permettent une meilleure utilisation de l’ensemble des objets dont nous n’avons souvent qu’une utilisation partielle et insuffisante, contre rétribution, et cela avec un niveau de risque très acceptable.

La question qui se pose dès lors est la suivante : cette économie du partage n’est-elle pas une autre application du business des ventes en ligne ? La réponse est négative, car il ne s’agit pas ici d’achat et de vente, mais véritablement de co-utilisation.

Il apparaît également que l’économie du partage permettra, à terme, de diminuer le gaspillage et la sous-utilisation de certains biens. Quand les biens que nous achetons deviennent source de rendement, on évalue plus soigneusement le gaspillage qu’on en fait, et l’impact environnemental de mal acheter ou de jeter.

Les secteurs exposés à cette révolution sont ceux dans lesquels les particuliers disposent d’actifs qu’ils n’utilisent pas à 100 %. C’est le cas de votre maison que vous pouvez louer pendant vos vacances comme gîte via le site Airbnb, de votre voiture que vous pouvez louer pour certaines périodes à des utilisateurs avec le site City Car Club, de Uber, qui va vous permettre de remplacer certaines de vos courses en taxi. Cela couvre aussi votre portefeuille, car vous pouvez placer votre argent auprès du Lending Club (plateforme américaine de prêts entre particuliers) qui représente un investissement plus rentable qu’un compte d’épargne classique. Réciproquement, vous emprunterez plus facilement et à un taux plus avantageux auprès du même portail. Vous n’achèterez plus la musique. Vous la louerez via Spotify ou l’échangerez sur SoundCloud. Cette approche permet de désintermédier fortement la relation entre propriétaire et utilisateur.

Evidemment, l’émergence de ce nouveau modèle économique pose un certain nombre de questions. Le principal problème vient des secteurs potentiellement concurrencés par cette nouvelle approche de partage. Les hôtels de San Francisco, par exemple, ont réalisé un lobby très important pour éviter qu’Airbnb n’impacte négativement leurs résultats. Uber, qui a fait son entrée à Bruxelles, suscite l’ire des syndicats de taxis, qui tentent de défendre leur monopole. Dans ces deux cas, c’est le régulateur, ou les gouvernements qui doivent monter en première ligne. En effet, ce sont eux qui ont imposé des contraintes strictes aux hôtels, aux taxis, aux banques, afin de garantir la sécurité des consommateurs. Cela a entraîné des surcoûts pour ces entreprises (sous forme de taxes notamment), et a ainsi parfois créé d’importantes barrières à l’entrée, voire des situations monopolistiques. Comme le souligne "The Economist" dans un article d’avril 2014 (1), l’importance de la vague se mesure à l’énergie qui est consacrée par les gouvernements, les tribunaux et les concurrents pour la contrecarrer. Mais il est clair que si le consommateur veut privilégier des services moins chers, plus flexibles, plus transparents, mais également moins contrôlés et régulés, il doit avoir la possibilité de le faire.

C’est probablement le constat qui a été fait par le régulateur britannique par rapport à l’émergence des plateformes Peer to Peer en Angleterre. Zopa, la première plateforme de prêts entre particuliers a initié le mouvement il y a dix ans. Au lieu de prendre le régulateur par surprise, cette plateforme a constitué, avec ses propres concurrentes, une association, la P2PFA (Peer to Peer Finance Association), qui a comme objectif de faire évoluer la régulation en parfaite transparence avec la FCA (Financial Conduct Authority). Résultat des courses, l’Angleterre dispose, à ce jour, de la seule réglementation digne de ce nom en Europe concernant le business du prêt entre particuliers. Cette réglementation permet aux plateformes de se développer très rapidement dans leur pays avant de s’ouvrir à l’étranger.

Un aspect très important du modèle est de pouvoir contrôler l’état de ce qui a été partagé après l’usage. Cela ne concerne pas la musique, mais les appartements, les voitures partagées, et surtout l’argent prêté. L’économiste Jeremy Rifkin, dans son livre intitulé "La société à coût marginal zéro" (2), appelle cela le "vouch" (la recommandation). Pour que des usagers soient autorisés à "voucher", d’autres membres doivent se porter garants, et les données des expériences précédentes sont enregistrées. Le "big data" fera le reste, avec également certains problèmes de protection de la vie privée à gérer.

Comment doivent réagir les concurrents alors ? Ils ont deux stratégies : une mauvaise, et une bonne. La mauvaise consiste à faire une opposition brutale, par lobby et régulateur interposé (l’exemple des syndicats de taxis à Bruxelles). Cette méthode n’est pas appropriée, car au bout de la ligne, comme toujours, c’est le consommateur qui imposera ses choix. La bonne manière sera de se pencher sur ce marché émergent et de voir ce qu’on peut en tirer, voir même comment il est possible de collaborer avec lui. C’est le cas de la banque Santander qui collabore avec the Funding Circle, comme le souligne PwC, de Merck avec MedImmune, et de Quirky avec General Electric et plus près de chez nous BNP Paribas Fortis et Keytrade avec MyMicroInvest.

Comme le dit encore Rifkin, si la propriété privée est la caractéristique principale du système capitaliste, l’automobile en était initialement la figure de proue. Le jour où nous partagerons cette propriété, nous serons passés de la propriété à l’accès aux biens et services, ce qui est un changement fondamental. Gageons que les régulateurs, les gouvernements et les concurrents vont saisir cette évolution comme une incroyable opportunité plutôt que comme une menace.

(1) X., (2014, 26 avril), "Remove the roadblocks", The Economist.

(2) Rifkin, J. (2014). "La nouvelle société du coût marginal zéro : l’Internet des objets, l’émergence des communaux collaboratifs et l’éclipse du capitalisme", Paris, Les liens qui libèrent.