Voici pourquoi les agriculteurs manifestent

Pourquoi les agriculteurs sont-ils au bord du gouffre? Que réclament-ils précisément? Daniel Coulonval était l'Invité du samedi de LaLibre.be en août dernier. Nous vous proposons de lire ou de relire cette interview pour mieux comprendre les enjeux de la manifestation de ce lundi 7 septembre à Bruxelles.

Jonas Legge & Dorian de Meeûs
Voici pourquoi les agriculteurs manifestent
©Jean Luc Flemal

À la veille de la manifestation des agriculteurs qui aura lieu ce lundi matin à Bruxelles, LaLibre.be vous propose de lire ou de relire cet entretien avec Daniel Coulonval initialement publié au début du mois d'août dernier.

"Qu'on arrête ce jeu de massacre!", telle est la priorité actuelle de Daniel Coulonval, le Président de la Fédération wallonne de l'Agriculture et éleveur namurois de bovins laitiers et viandeux. Pourquoi les agriculteurs sont-ils au bord du gouffre? Que réclament-ils précisément? Peuvent-ils échapper à la loi de l'offre et de la demande?

Daniel Coulonval est l'Invité du samedi de LaLibre.be

Pourquoi les agriculteurs expriment-ils une telle détresse actuellement ?

L'activité agricole fait appel à des capitaux très importants. Le matériel s'amortit sur une période de 7 à 10 ans et les investissements immobiliers sur 20 à 25 ans. Or, tous les outils de régulation de marché et de prix garantis ont été supprimés au fur et à mesure de la construction européenne. Nos agriculteurs sont donc soumis à l'extrême volatilité mondiale : par moments, les produits sont très bon marché et, à d'autres périodes, ils sont extrêmement chers. C'est complètement incompatible avec les amortissements sur le long terme et cela assassine nos exploitations agricoles. On est dans un système aberrant. L'Europe a montré les limites du libéralisme tel qu'on le connait aujourd'hui.

D'où provient cette volatilité ?

L'Europe a un bon climat, un bon sol et de bons agriculteurs. Quand les périodes sont favorables, on se retrouve donc très vite avec de la surproduction. Bien souvent, cette surproduction part à l'exportation, ce qui permet de réguler le marché. Mais, parfois, le marché mondial est déjà saturé. Il suffit d'avoir 1% de production supplémentaire pour avoir un prix de vente qui diminue de 15 à 20%.

L'embargo russe n'arrange rien...

C'est le deuxième souci. La production belge est exportée hors Europe à hauteur de 50%. Dès lors, quand un marché comme la Russie se ferme, on est complètement démuni parce qu'il faut recaser cette marchandise. Et cela se fait à vil prix. Cet embargo russe pénalise tous les secteurs les plus fragiles : le lait, les viandes de porc et de bœuf, etc.

Ces deux situations expliquent la différence entre 2014 (où l'activité se portait bien) et 2015 (année particulièrement difficile) ?

Oui ! En 9 mois, le prix du litre de lait est passé de 45 à 25 cents ! Pour le producteur, qui doit aménager sa trésorerie et son fonds de roulement, ce système-là est intenable. Les agriculteurs sont démunis.

Voici pourquoi les agriculteurs manifestent
©Flemal

Quelles solutions attendez-vous au niveau européen ?

L'Europe a déclenché une guerre économique, elle doit dès lors assumer ses responsabilités et mettre en place le budget pour compenser les dégâts collatéraux. Ne soyons pas naïfs, vu le peu de solidarité constatée à l'égard de la Grèce, je me demande qui sera le premier ministre des Affaires étrangères qui va prôner la solidarité avec les agriculteurs...

Quelles sont vos pistes concrètes?

1. Quand l'Europe a décidé d'annuler les subsides dédiés à la production pour libéraliser le commerce, elle avait prévu des outils comme filet de sécurité. Ils n'ont jamais été mis en place ! Nous réclamons la mise en place en urgence de ce filet de sécurité. Sur le marché du lait, l'Europe n'intervient que si le prix atteint 18,30 cents. Il faut relever ce prix minimum à 25 cents. Aujourd'hui, il est si faible que les traders ou les fonds de pension en profitent pour spéculer sur les matières premières.

2. Il nous faut des outils de stabilisation, comme un fonds de mutuelle, qui permettent - quand le prix du lait est élevé et le marché porteur - de mettre de l'argent en réserve et de pouvoir le récupérer en période difficile. Et ce, sans qu'il ne soit taxé trop durement. Pour l'instant, l'agriculteur perd 25-30% lorsqu'il récupère cette enveloppe mise de côté. Nous ne demandons donc pas de subsides, ce n'est pas tenable de dépendre des aides. Nous voulons une réglementation qui nous permette de vivre de notre métier sans subsides.

3. On a besoin aussi d'harmoniser les règles sur la concurrence. La grande distribution proclame partout "le meilleur au meilleur prix". Donc, si une grande enseigne présente en Belgique rencontre un problème avec une laiterie belge, les gestionnaires - qui sont installés dans un autre pays européen - vont dire "Ok, on va négocier avec une laiterie d'un autre pays". Quand on sait faire un croche-pied à son voisin européen pour lui ravir un marché, eh bien on le fait... Ce n'est pas normal.

L'agriculture ne peut quand même pas être le seul secteur qui ne soit pas soumis à la loi de l'offre et de demande...

Si ! On a des productions qui sont toujours incertaines. Nous ne gérons pas une chaîne de production que nous pouvons arrêter du jour au lendemain. Il faut cinq ans pour faire une vache, quasiment sept ans pour faire une viandeuse. Vu le processus long et les situations climatiques aléatoires auxquels nous sommes confrontés, aucun secteur n'est aussi fragile que le nôtre.

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©Belga

En 2009, des décisions européennes avaient pourtant été prises...

Aujourd'hui encore, nous faisons le constat de l'échec de 2009, où nous avons connu une crise conjoncturelle. On s'était mis d'accord pour mettre en place des outils, ce qui a permis aux prix de se redresser. A ce moment-là, on n'a pas été au fond des choses, on n'a pas fini le travail. Les agriculteurs doivent disposer d'outils structurels qui permettent d'être moins exposés aux fluctuations.

Vous estimez qu'il y a eu une erreur historique ?

Oui ! Aujourd'hui, on vit dans l'immédiateté, dans l'émotionnel. En cas de crise, on trouve le plâtre à mettre sur la jambe cassée puis on ne prend pas les précautions pour ne pas se casser à nouveau la jambe. Un front est en train de se mettre en place au niveau européen pour régler ces problèmes autour du lait, du porc et de toutes les autres spéculations. Nous attendons le sommet européen des ministres de l’Agriculture prévu le 7 septembre. Qu'on arrête ce jeu de massacre qui n'a pas de sens. Ce système imbuvable est une injustice. Comment voulez-vous sécuriser votre famille et votre patrimoine quand votre salaire suit les cours de la Bourse ?

En Belgique, des changements peuvent-ils être apporter comme en France ?

La situation belge est pire que la française. En Région wallonne, il faut privilégier tout ce qui permet la promotion et la clarté pour le consommateur. L'étiquetage a toute son importance. Les consommateurs sont d'accord de payer le juste prix à condition d'être bien informés. Le prix payé au producteur n'est pas le même que le prix payé par le consommateur. Les relations commerciales restent relativement opaques.

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©Flemal

Est-il possible de trouver des solutions sans passer par le politique ?

Chaque ferme peut, individuellement, développer une réflexion économique. Moi, par exemple, j'ai vendu 13 vaches et je continuerai à vendre les animaux si nécessaire. L'agriculteur peut aussi opter pour le circuit court et donc décider de mettre un certain pourcentage de sa production en vente à la ferme. De tels choix demandent à l'agriculteur d'avoir la capacité de se remettre en cause et d'être en phase par rapport à l'évolution. Avec nos longs investissements alors que la PAC (NdlR : Politique agricole commune) change tous les cinq ans, il faut être un "Agri Poter", un magicien pour s'en sortir !

Dans de nombreuses exploitations, la relève ne suit pas toujours. L'activité agricole locale est-elle vouée à disparaître ?

Ce serait dramatique pour l'Europe. Quand une exploitation cesse ses activités, elle est reprise par une plus grande exploitation, ce qui amène à la concentration. On ne veut pas d'une agriculture à l'américaine avec des fermes de 100 000 vaches ! Quand vous concentrez, vous créez des monopoles qui ont des incidences sur les prix. Et puis, tout le tissu rural qui entoure la petite exploitation pourrait disparaître : les vétérinaires, les ateliers de réparation de matériel agricole, les fournisseurs,... Actuellement, pour une nouvelle exploitation, cinq disparaissent. La moyenne d'âge des agriculteurs est de 55 ans. Si on ne fait rien, d'ici à 10 ans, 7 000 des 14 000 exploitations auront disparu en Wallonie. Ajoutez à cela tous les emplois indirects et vous obtenez un drame social. C'est la responsabilité de nos hommes politiques de trouver des solutions.

Pour résumer, on peut dire que vous ne réclamez pas de subsides mais des solutions structurelles qui permettent aux agriculteurs de vivre de leur métier par eux-mêmes.

Vous avez bien compris. Cela n'a pas de sens d'avoir un métier subsidié ! Si on ne vivait que de subsides, on deviendrait des fonctionnaires. Le jour où je serai 100% dépendant, je devrai marcher quand on me dira de marcher, je devrai m'arrêter quand on me dire de m'arrêter. Mais je ne suis pas un âne moi ! En tant qu'indépendant, j'ai la liberté d'entreprendre, d'investir, j'ai le choix de culture. Je veux garder cette liberté.

Entretien: Jonas Legge & Dorian de Meeûs