La crise agricole roule sur Bruxelles

Les agriculteurs montrent leur détresse et leur colère aux ministres européens de l’Agriculture réunis en Conseil extraordinaire ce lundi. La réunion sera difficile tant les positions des Etats-membres sont divergentes. La Commission risque de refuser d’évoquer des propositions de régulation de la production.

C.M. (avec Belga et AFP) et Jean-Claude Matgen
The trailer of a tractor is seen loaded with fair-trade milk and a plastic cow in front of Foire Agricole in Battice, Belgium on Sunday, Sept. 6, 2015. Farmers are expected to demonstrate in Brussels on Monday, Sept. 7, 2015 to protest what they believe is an unfair price on their dairy products. Writing on cow reads 'Fair Trade Milk'. (AP Photo/Valentin Bianchi)
The trailer of a tractor is seen loaded with fair-trade milk and a plastic cow in front of Foire Agricole in Battice, Belgium on Sunday, Sept. 6, 2015. Farmers are expected to demonstrate in Brussels on Monday, Sept. 7, 2015 to protest what they believe is an unfair price on their dairy products. Writing on cow reads 'Fair Trade Milk'. (AP Photo/Valentin Bianchi) ©AP

Des milliers d’agriculteurs en colère à Bruxelles ce lundi rappellent que c’est aujourd’hui que se tient un conseil extraordinaire des ministres de l’Agriculture européens, convoqué notamment à la demande de la Belgique et de la France. Objet : discuter des mesures à prendre afin de remédier à la crise que traversent plusieurs filières agricoles.

Après la crise de 2009, les prix s’étaient redressés jusqu’en 2013-2014, mais ont lourdement rechuté. Les causes sont multiples. Il y a l’embargo russe (la Russie représentait 10 % des exportations agricoles européennes). De même qu’une baisse de la demande mondiale de lait, en particulier en Chine (réduction de ses importations de lait de 20 %). Mais il y a aussi - et la suppression des quotas laitiers le 31 mars dernier l’a amplifiée - une augmentation de la production : +4,5 % dans l’Union européenne en 2014 pour le lait; et, depuis la fermeture du marché russe, entre 100 000 et 150 000 tonnes de porc supplémentaires sur le marché européen (l’Europe est intervenue récemment pour que soient retirées 60 000 tonnes de viande du marché via une aide au stockage privé, mais sans l’effet escompté sur les prix).

Cet été, les agriculteurs ont manifesté un peu partout en Europe (Allemagne, Grande-Bretagne, France, Belgique…) pour demander des mesures de soutien. Les pays Baltes et les nouveaux Etats membres souffrent également.

A court et à moyen terme

Mais les solutions avancées ne font pas forcément l’unanimité. Certains pays, dont la France, l’Italie, l’Espagne et le Portugal sont pour une aide directe pour venir en aide aux agriculteurs les plus touchés, mais également pour des réponses à moyen terme telles qu’un relèvement du prix d’intervention sur le marché du lait pour la poudre et le beurre et des mesures de stockage pour le porc afin de soutenir les cours.

L’Allemagne, les pays anglo-saxons et nordiques, et la Commission elle-même ne seraient pas contre une aide directe, voire une anticipation des paiements des aides de la Politique agricole commune (Pac). Mais ils sont plutôt opposés à une demande d’un relèvement - même très temporaire et encadré - du plafond d’intervention. Voire au stockage des produits agricoles, qui risqueraient de renforcer la surproduction. Fin août, le commissaire à l’Agriculture Phil Hogan s’est même dit "réticent" , jugeant qu’une telle décision irait à l’encontre de l’orientation libérale prise par la politique agricole commune (Pac) dans les années 2000 et insistait plutôt sur la conquête de nouveaux marchés, au travers d’accords commerciaux.

Les pays du nord et du sud de l’Europe semblent en revanche d’accord pour demander à la Commission européenne de mettre de l’argent sur la table destiné à soutenir les exportations de lait et de viande en dehors de l’UE.

Où l’on évoque quelque 450 millions d’euros issus des "super-prélèvements" - les amendes payées par les producteurs de lait en surproduction par rapport à leurs quotas -, d’ores et déjà comptabilisés dans les recettes du projet de budget 2016. Mais cette manne pourrait être plus importante (jusqu’à 850 millions) et certains voudraient bien puiser dedans pour financer de nouvelles mesures.


Les quotas d’antan en arrière-plan

Si le rond-point Schuman est pris en étau ce lundi par deux cortèges d’agriculteurs, l’un venant du nord, l’autre du sud (voir par ailleurs), et s’il y a deux formations à la base de la manifestation, le Copa et l’EMB, c’est plus pour des questions pratiques que réellement politiques. En d’autres termes, il n’y a pas, d’un côté, les pro-libéralisation de la production et, de l’autre, les pro-régulation. "Tous les agriculteurs viennent pour la même chose : des prix rémunérateurs et stables, qu’il s’agisse du lait, de la viande ou des céréales" , explique Yvan Hayez, secrétaire général de la FWA, la Fédération wallonne de l’agriculture. Celle-ci manifestera sous la bannière du Copa, qui fédère des organisations agricoles de toute l’Europe.

L’European milk board (EMB), dont le MIG, créé lors de la crise du lait de 2008-2009, fait partie, a, lui, entamé les festivités dimanche après-midi, au rond-point Schuman, qu’il compte bien contrôler ce lundi. Si l’EMB se démarque du Copa, c’est d’abord parce qu’il ne traite que du lait. Mais aussi parce qu’il se présente comme le plus pro des pro-régulation. "Nous nous battons depuis 10 ans pour une régulation. A l’époque déjà il y avait une surproduction, explique Erwin Schopges, fondateur du MIG, membre du conseil d’administration d’EMB (voir son portrait en page 3). Si on avait pris des mesures de régulation, le système des quotas aurait fonctionné."

"On ne défend pas la libéralisation, certainement pas, reprend Yvan Hayez. On va tous chercher la régularisation. Par contre, sur la manière de l’obtenir, chacun a ses idées." Et de rappeler 50 ans d’agriculture commune, de construction d’Europe agricole, de régulation des marchés, de mondialisation. "Et de normes de production différentes en termes sociaux, environnementaux, sanitaires… Aujourd’hui, on est confronté à cela, pertes de compétitivité à l’appui. C’est un modèle agricole européen pour lequel on manifeste."

Aucune des formations ne veut officiellement un retour des quotas d’antan, abolis le 31 mars de cette année. Mais néanmoins une autre régulation. "Je serais prêt à revendiquer les quotas, mais l’Europe politique n’en veut plus, conclut Yvan Hayez . En politique, on ne revient pas en arrière. Mais il leur faut trouver autre chose pour garantir des prix rémunérateurs pour nos productions agricoles."



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