"La RTBF tue le pluralisme sur Internet”

Les éditeurs de presse estiment que l’opérateur public leur fait de la concurrence déloyale en ligne.

Photos Bernard Demoulin : Conference de presse de Francois Le Hodey sur l'avenir de la presse face a la RTBF et la concurrence déloyale. Les intervenents de gauche a droite . Xavier Mathy.  Alex Gautier. Paul BelleFlamme . Bernard Marchant. Francois Le Hodey (© Bernard Demoulin)
Francois Le Hodey ( à droite- IPM) et Bernard Marchant (Rossel) estiment que la RTBF exerce une concurrence déloyale par rapport aux groupes de presse. ©© Bernard Demoulin

Le message est clair. Il est porté par les éditeurs de presse quotidienne en Belgique francophone. Si le futur contrat de gestion de la RTBF est adopté en l’état, les différents quotidiens pourraient être amenés à se séparer de la moitié de leur personnel, soit 300 journalistes sur 600, dans les cinq ans à venir. “Nous serions obligés de réduire notre offre journalistique et nos coûts pour survivre”, explique Bernard Marchant, CEO du groupe Rossel (Le Soir, Sudpresse,…)

Quel est le problème ? D’après les patrons de presse, la RTBF leur fait une concurrence déloyale en proposant de l’information écrite gratuite sur son site internet. “On subventionne un opérateur public pour rentrer dans le marché de la presse et détruire son modèle économique”, s’indigne François le Hodey, le CEO d’IPM (La Libre, DH, L’Avenir,…). Cette information de presse en ligne gratuite proposée par l’opérateur public (”enfin, c’est relatif, puisque ce sont les impôts des citoyens qui financent tout”, dixit M. le Hodey) aurait un impact négatif direct sur les ventes d’abonnement et les audiences des sites Internet des grands groupes de presse privés. “C’est comme si la RTBF proposait le catalogue de Netflix gratuitement sur son site. Plus personne ne prendrait un abonnement à Netflix”, développe Bernard Marchant.

"Les cinq prochaines années seront cruciales"

Or, d’après les éditeurs, le futur de la presse francophone belge passe par le développement du numérique payant. “Depuis plus de 100 ans, le modèle économique de la presse quotidienne est basé sur l’achat de journaux par les lecteurs, insiste François le Hodey, également président de LaPresse.be, qui représente l’ensemble des éditeurs de presse quotidienne francophone et germanophone du pays. Le papier disparaît petit à petit, mais la transition numérique est là. Il nous faut juste un peu de temps pour assurer cette transition et les cinq prochaines années seront cruciales en la matière”. Les éditeurs estiment que leurs plans sont contrecarrés par “cette course de la RTBF à une offre gratuite sur Internet similaire à celle offerte par les sites d'infos payants”.

Un plan de gestion jugé illégal

En fait, cette situation existe depuis des années et a déjà été contestée en justice par les éditeurs. Ces derniers avaient notamment été entendus par les instances européennes. En 2014, la Commission européenne voyait ainsi “un risque pour le pluralisme des médias” dans ce développement de l’information écrite en ligne par l’opérateur public. “Une définition plus claire du mandat de la RTBF en ce qui concerne les services (écrits) en ligne est donc nécessaire”, insistait l’exécutif européen. Suite à cela, la Belgique avait pris des engagements pour rectifier le tir, rappellent les patrons de presse. “La Cour d’appel de Mons a également été dans notre sens, en précisant que l’offre Internet de la RTBF devait être liée à du contenu audiovisuel de l’opérateur public, relatent les éditeurs, qui s’étonnent de ne trouver “aucune de ces balises” dans le futur contrat de gestion (2023-2027). Bien au contraire, d’après eux, le texte laisse tout le champ libre à la RTBF pour développer un site de presse en ligne gratuit. “Ce contrat de gestion est illégal car il ne respecte pas la jurisprudence belge et les engagements européens”, s’indigne le patron d’IPM. “Le texte a été écrit par les juristes de la RTBF", dénonce M. Marchant, qui pointe un problème de gouvernance. “Il y a un “entre-soi” qui ne va pas. L’arbitre joue avec l’équipe adverse”.

Enjeu démocratique

Au-delà de l’enjeu économique, il y a aussi un enjeu démocratique, selon les éditeurs. “La RTBF tue le pluralisme sur Internet, poursuit François le Hodey. L’opérateur public possède plus de 50 % des moyens financiers des médias francophones en Belgique, là où la VRT ne représente que 24 % en Flandre et 14% pour France Télévisions.Les missions de France Télévisions ou de la VRT sont centrées sur l’audiovisuel, l’écrit n’étant - au maximum - qu’un accessoire". Pour le patron d’IPM, la situation des médias privés en Belgique francophone est “sans doute la plus compliquée d’Europe”.Le marché est petit et nous avons en face de nous un immense opérateur public dont les subsides sont indexés et qui peut frapper à la porte du gouvernement dès qu’il a un souci d’argent. Le pluralisme, ce n’est pas la seule RTBF. Le pluralisme, c’est de garantir un marché où les acteurs privés puissent se développer.”

L’horloge tourne pour les éditeurs qui demandent que le nouveau contrat de gestion de la RTBF soit revu de manière urgente. La balle est désormais dans le camp de la majorité francophone PS-MR-Ecolo. Le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles doit en effet approuver, ce mois-ci, le projet de contrat négocié ces dernières semaines par la ministre des Médias, l'Ecolo Bénédicte Linard, et l'administrateur général de la RTBF, Jean-Paul Philippot. “Nous demandons l’ouverture d’une concertation sur les articles qui concernent les activités de presse en ligne de la RTBF, insiste M. le Hodey. Si ce n’est pas le cas, nous serons forcés de faire valoir nos droits en justice”, insiste le président des éditeurs. “Nous ne voulons pas de subsides, mais demandons à pouvoir continuer à nous développer de manière indépendante”, conclut Bernard Marchant.

Réaction de la RTBF

Dans un communiqué, la RTBF ne commente pas les prises de positions exprimées par LaPresse.be. Elle rappelle que le processus qui entourne le contrat de gestion est fixé par la loi, "il est transparent et pluraliste avec un espace prévu pour que toutes les parties prenantes puissent s’exprimer". "La transformation profonde du secteur et l’évolution rapide des modes de consommation de contenus et des médias doit conduire à une plus grande collaboration entre média public et privés locaux, seul rempart contre l’envahissement, la robustesse et la toute-puissance en devenir des plateformes globales", explique la RTBF. Selon l'opérateur public, les évolutions proposées dans le futur contrat de gestion "comprennent des limitations de l’offre écrite en ligne et des propositions concrètes pour soutenir la presse écrite commerciale et privée". Le fil rouge de ces propositions est celui de maintenir le pluralisme dans un esprit d’équité. Toutes les recommandations du Parlement, et les clarifications de texte demandées par le CSA sont intégrées dans le texte", indique le communiqué.

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