En dix-huit mois, à savoir le temps qu'a pris le projet de fusion Suez-GDF pour aboutir, tout décidément a changé sur le plan politique en France. On l'a encore vu lundi matin, quand l'ex-Premier ministre Villepin tenta de tirer la couverture à lui en rappelant qu'en février 2006, c'était lui qui avait lancé ce projet sur les rails - avant de se réjouir que le nouveau gouvernement ait assuré "le passage de témoin" et "marqué l'essai". Quelques minutes plus tard, à peine, son successeur à Matignon, François Fillon, le renvoyait dans les cordes en dénigrant sa fusion version 2006 : "opération purement financière" et "défensive", par opposition à l'"opération stratégique" et "offensive" de 2007.

Après s'être félicité du poids mondial acquis par ce nouveau géant français de l'énergie, le chef du gouvernement a assuré qu'il était plus utile pour l'Etat de détenir 40 pc des parts de Suez-GDF que 80 pc des actions de GDF seul. C'est l'argument massue de la droite face à tous ses détracteurs qui s'époumonent contre l'abandon par Nicolas Sarkozy d'une grande promesse qu'il avait faite en 2004, lorsqu'il était ministre des Finances : la promesse que l'Etat jamais ne descendrait en dessous de 70 pc des parts de GDF - "C'est clair, c'est simple, c'est net", s'était engagé à l'époque le désormais Président de la République.

Quelques années plus tard, ce changement lui est bien sûr lourdement reproché. Par les syndicats, particulièrement remontés, par les associations de consommateurs, très inquiètes, par l'opposition de gauche, vent debout, et par les souverainistes. Ce chorus accuse la droite d'avoir cédé à "la logique bruxelloise de la libéralisation". Il craint que la "privatisation" de GDF entraîne "une flambée des prix de l'énergie" pour les petits consommateurs. Redoute les effets de la mise en concurrence entre le nouveau duo et un autre géant français de l'énergie, EDF. S'épouvante déjà du sort des personnels de GDF. Voire, comme au PS, raille l'hôte de l'Elysée pour son "interventionnisme" dans le monde des affaires, si éloigné du credo libéral sarkozyste.

"Coup de maître" sarkozien

Nicolas Sarkozy s'est montré trois fois peu prudent dans cette saga Suez-GDF : en s'engageant un peu vite sur le poids de l'Etat dans GDF, en ne cachant pas, dès 2006, ses réticences face à ce mariage, puis en faisant miroiter des alternatives industrielles (Sonatrach, Gazprom, etc.), qui, in fine, François Fillon l'a reconnu lundi, ne se sont pas révélées "de meilleures solutions". Lundi, néanmoins, la presse économique en majorité saluait "le coup de maître tacticien" de l'hôte de l'Elysée, qui a obtenu la cession par Suez de son pôle environnemental.

D'éminents observateurs économiques relevaient toutefois que cette union ne réglait pas tous les problèmes, et notamment pas celui de la sécurisation des approvisionnements énergétiques hexagonaux. Plus globalement, nul ne doutait à Paris qu' à terme, l'approbation de l'opinion à ce mariage dépendrait évidemment de la perception de ses effets sonnants et trébuchants sur le montant des factures des particuliers.

Certains envisageaient même, à l'occasion d'une fronde syndicale, un durcissement du climat social, en cette rentrée rendue déjà morose par de molles perspectives économiques et de réelles craintes sur le pouvoir d'achat. Un durcissement pouvant aller jusqu'au raccourcissement de l'état de grâce dont jouit le nouveau Président ? Avec son actuel et très exceptionnel taux de satisfaction de sept Français sur dix, Nicolas Sarkozy dispose a priori d'une marge assez confortable.