La stratégie judiciaire n'aura rien donné : Vivendi et Amber Capital, qui réclamaient une assemblée générale extraordinaire pour remettre en cause le renouvellement du mandat de l'héritier Arnaud Lagardère dans son groupe familial, sont repartis jeudi bredouilles en appel.

Les deux premiers actionnaires de Lagardère souhaitaient se donner au plus vite une occasion d'entrer au conseil de surveillance du groupe en nommant quatre nouveaux membres, mais devront finalement attendre l'AG annuelle prévue en mai.

Les deux alliés de circonstance critiquent la gouvernance du groupe par Arnaud Lagardère, propriétaire de l'éditeur Hachette, des boutiques Relay, ou encore des médias Europe 1, le JDD et Paris Match.

Ils considèrent que le conseil de surveillance a failli à sa mission en acceptant mi-août le renouvellement par anticipation de son mandat de gérant, qui arrivait à échéance le 31 mars 2021, et qu'ils souhaitaient pouvoir contester. Cette manœuvre rend M. Lagardère inamovible pendant quatre ans.

Défaits en justice

Mais la cour a confirmé l'ordonnance en référé du président du tribunal de commerce, considérant qu'une telle assemblée générale extraordinaire ne pourrait se tenir que "quelques semaines avant la date effectivement prévue pour l'assemblée générale annuelle tenue fin mai".

La remise en cause du renouvellement anticipé de la gérance serait dans un tel délai "de nature à déstabiliser inutilement la société", a-t-elle estimé.

Arnaud Lagardère, qui bénéficie comme associé-commandité d'un statut très protecteur contre les prises de contrôle hostiles, avait refusé fin août d'organiser l'assemblée générale extraordinaire demandée par ses deux actionnaires, provoquant leur entrée sur le terrain judiciaire.

La cour d'appel n'a pas relevé de "manquement évident du conseil de surveillance à ses obligations", et a considéré que les participations prises des actionnaires s'étaient faites en connaissance du "rôle réduit" de ce conseil dans la gestion de la société.

"Ceci est anecdotique pour Vivendi. Pour nous, que l'AG soit en février ou en mai ne change rien à la situation actuelle. Nous sommes à l'aise avec la décision", a déclaré jeudi à l'AFP un porte-parole du groupe contrôlé par Vincent Bolloré.

Contacté, Amber n'a pas souhaité apporter de commentaires, tandis que Lagardère a salué la décision dans un communiqué, et réitéré "son attachement à un dialogue actionnarial constructif".

Le cours du titre Lagardère s'appréciait à la mi-journée de 1,77%, soit 20,7 euros, dans un marché quasi stable (+0,26%).

La solution "viendra du dialogue"

Le scénario qui se dessine désormais laisse présager d'une assemblée générale en 2021 sous très haute tension, comme l'était celle de mai 2020 pour laquelle Arnaud Lagardère, forcé de se justifier sur son lourd endettement personnel, avait fait échouer les résolutions d'Amber en allant chercher du soutien auprès de grands patrons : Marc Ladreit de Lacharrière et... Vincent Bolloré.

Mais ce dernier avait effectué pendant l'été un spectaculaire renversement d'alliance, après que le fils unique de Jean-Luc Lagardère a annoncé l'arrivée surprise du patron de LVMH Bernard Arnault au capital de sa holding personnelle.

Depuis, Arnaud Lagardère et l'homme le plus riche de France (entré également au capital du groupe) ont annoncé qu'ils agiraient de concert concernant Lagardère, tandis que Vivendi et Amber, soutenus à demi-mots par le fonds souverain du Qatar (13% des parts), ont uni leurs forces pour demander une meilleure prise en compte des intérêts des actionnaires, dans un contexte où les activités du groupe Lagardère, notamment le "travel retail" sont fortement bousculées par la crise sanitaire.

Selon une source proche du dossier, "un dialogue existe en ce moment entre Bernard Arnault, Arnaud Lagardère et Vincent Bolloré, et c'est de là que viendra la solution".

"Compte tenu du statut en commandite et de l'aura qui reste sur Lagardère, ce problème ne peut se régler ni par la justice ni par une AG", a ajouté cette source, qui prédit pour les mois à venir un "partage" ou une "opération" entre les trois chefs d'entreprise.

L'affaire est surveillée de près par le monde politique, étant donné l'influence des médias contrôlés par Lagardère, à un peu plus d'un an de la présidentielle. Les salariés se sont en outre inquiétés de rumeurs de négociations pour céder à Vivendi l'édition internationale d'Hachette, ce qui avait été démenti par M. Lagardère.