Yannos Papantoniou Ministre de l’Economie et des Finances de la Grèce de 1994 à 2001. Actuellement président du Centre for Policy Research progressiste, un groupe de réflexion indépendant.

La centralité de l’Allemagne en Europe et, plus largement, dans les affaires du monde a été démontrée abondamment, et souvent de manière sanglante, au fil des siècles. En effet, la position stratégique de l’Allemagne au cœur de l’Europe ainsi que son énorme potentiel économique et militaire en ont d’abord fait un prix à remporter, puis, après l’achèvement de l’unification allemande d’Otto von Bismarck en 1871, un Etat-nation à craindre. L’héritage de Bismarck fut une Allemagne qui a dominé la politique européenne jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Cet héritage est aujourd’hui en train de s’imposer à nouveau. Après l’intermède de la guerre froide, au cours de laquelle l’Allemagne a servi de centre de discorde entre l’Est et l’Ouest, la réunification a permis la réaffirmation de la puissance allemande dans le cadre de l’Union européenne et, plus particulièrement, de la zone euro. Aujourd’hui, cependant, la question est de savoir si l’Allemagne est prête et disposée à faire preuve de leadership dans la conduite des affaires de l’UE - et, si oui, à quelle fin.

L’Europe est actuellement confrontée à la crise la plus difficile de l’après-guerre. Après six trimestres de récession, la crise se propage aux pays du noyau dur de la zone euro. Le taux de chômage, supérieur à 12 % en moyenne, est à un niveau record. En Espagne et en Grèce, plus d’un quart de la population active est au chômage, alors que le taux de chômage des jeunes tourne autour de 60 %. Malgré l’austérité sévère, d’importants déficits budgétaires persistent, et les banques demeurent sous-capitalisées et incapables de soutenir une reprise économique durable.

Le malaise social s’aggrave, alors que les anticipations - et les perspectives réelles - d’une amélioration économique sont susceptibles de rester faibles dans l’avenir proche. La foi dans le projet européen est en déclin, et, étant donné le manque de cohésion, la stagnation et la récession de la zone euro pourraient conduire à un rejet populaire de l’Union européenne, accompagné par de graves défis à la démocratie, y compris la montée de partis néofascistes.

Et pourtant, malgré les risques, les dirigeants européens restent remarquablement inactifs, apparemment rassurés par la promesse du président de la BCE, Mario Draghi, de faire "tout ce qu’il faut" pour protéger l’union monétaire de l’effondrement. Mais l’inaction prolongée, induite par un calme relatif sur les marchés financiers, ne fera que perpétuer la stagnation et, finalement, conduire à une rupture d’une sorte ou d’une autre. Soit un délitement progressif, provoqué par la défaillance des pays les plus faibles, conduira à un club plus restreint de pays "vertueux" dirigé par l’Allemagne, soit l’Allemagne elle-même choisira de poursuivre une politique d’avantage fiscal étroit en délaissant la zone euro.

La faiblesse politique et économique de la France et de l’Italie ainsi que le retrait progressif de la Grande-Bretagne des affaires de l’UE mettent en évidence le rôle clé de l’Allemagne dans le sauvetage de la zone euro de la crise actuelle. Mais le véritable leadership exige un sens de l’orientation et une volonté de mettre le prix nécessaire, et, ici, l’Allemagne a récemment été prise en défaut.

Malgré les compétences politiques évidentes et la haute reconnaissance intérieure de la chancelière allemande Angela Merkel, son gouvernement n’a pas de modèle concret pour une "Union sans cesse plus étroite" en Europe. Par conséquent, elle aussi est en position de faiblesse pour mobiliser les ressources et les compétences nécessaires pour restaurer Europe. Au lieu de cela, l’Allemagne d’Angela Merkel s’est contentée du strict minimum, et du plus tard possible, pour éviter l’effondrement de l’euro.

Cette politique ne peut pas durer longtemps. Soit la stagnation conduira à l’éclatement de la zone euro, soit les circonstances forceront un changement de politique. Dès lors, dans quels domaines l’Allemagne doit-elle prendre le leadership ? Tout d’abord, la dette publique européenne doit être partiellement et progressivement mutualisée. Les systèmes bancaires nationaux devraient être unifiés, afin de séparer pertes privées et dette souveraine, avec une supervision et des autorités de résolution centralisées, ainsi qu’un système d’assurance-dépôts, formant la base d’une union bancaire européenne. Des institutions centrales fortes, responsables devant un parlement élu au suffrage direct, sont nécessaires pour coordonner les politiques budgétaires et économiques.

A plus court terme, le marché unique devrait être étendu aux services, et des arrangements de libre-échange devraient être encouragés, soit multilatéralement, soit bilatéralement, avec des partenaires commerciaux majeurs comme les Etats-Unis. L’austérité devrait être assouplie, notamment dans les principales économies qui sont financièrement plus solides, et d’importantes ressources devraient être consacrées à stimuler l’emploi des jeunes et l’investissement dans les petites et moyennes entreprises dans les pays surendettés.

La réticence de l’Allemagne à jouer le rôle de meneur sur ces questions reflète en partie les inhibitions historiques qui sont toujours difficiles à surmonter. La persistance de l’orthodoxie pré-keynésienne dans la pensée économique allemande, couplée à son aversion morale envers "le péché de l’emprunt" (et, donc, sa négligence à l’égard de la demande globale), n’aide pas non plus. La structure fédéraliste du système politique de l’Allemagne, en outre, favorise les approches paroissiales par rapport aux plans plus ambitieux.

Néanmoins, l’Allemagne doit accepter que l’alternative à une union monétaire démocratique unifiée serait une hégémonie économique allemande. A plus long terme, ce résultat pourrait détruire le projet européen commun et, en fin de compte, saper la propre prospérité économique et sécurité stratégique de l’Allemagne - un scénario bismarckien face auquel Bismarck aurait reculé d’horreur.

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