"Je ne sais pas si vous avez eu l'info, mais il y a une enquête de la DGCCRF sur trois enseignes du bio pour entente sur les prix." La petite phrase est lâchée l'air de rien au détour d'une conversation "off" avec le représentant d'un dossier de reprise de Bio C'Bon. Ce distributeur spécialisé, avec son millier de salariés, vient alors d'être placé en redressement judiciaire et fait saliver bien des concurrents.

C'est au tribunal de commerce de Paris de se prononcer sur la meilleure offre, en se basant sur plusieurs critères, dont les moyens mis pour assurer la pérennité de l'entreprise et le nombre d'emplois maintenus. Il doit auditionner tous les offrants et leurs défenseurs vendredi, puis rendre son jugement quelques jours ou semaines plus tard.

Cela n'empêche pas les camps en présence d'anticiper les débats à huis-clos pour prendre l'opinion à témoin et vanter chacun dans les médias les mérites de leur offre... voire dénigrer la concurrence.

"Eclairer" les avis 

"En principe", explique Thomas Deschryver, avocat spécialisé dans les procédures collectives au cabinet Cornet Vincent Segurel, "l'analyse du tribunal repose sur des dispositions légales assez précises. Mais les facteurs de décision sont beaucoup plus nombreux que la +simple+ présentation juridique et financière." "Autres éléments importants: la position des salariés, des syndicats, de certains co-contractants, et même du ministère public", explique-t-il, autant de personnes dont il peut être pertinent "d'éclairer l'avis qu'ils donneront". Mais quels arguments privilégier?

Pour Biocoop, leader du secteur, le mot d'ordre est clair: sus à "la grande distribution". Son patron Pierrick de Ronne revendiquait mi-septembre le soutien de "tout l'écosystème bio" et celui "d'élus locaux, notamment la mairie de Paris". Dans un courrier consulté par l'AFP, l'adjointe d'Anne Hidalgo à l'Emploi et au développement économique Afaf Gabelotaud lui a surtout écrit, après avoir été sollicitée par le patron de l'enseigne: "Je vous souhaite d'aboutir dans votre projet de reprise". "Nous n'avons pas été sollicités pour recevoir les autres entreprises, mais on est tout à fait enclins à le faire si elles nous sollicitent", précise la municipalité à l'AFP.

Carrefour, représentant emblématique de cette "grande distribution" critiquée par Biocoop, joue, lui, de sa solidité de groupe coté en Bourse et de l'expertise de son "monsieur Bio", Benoît Soury, ex-dirigeant de La Vie Claire. Et le groupe a fait appel à Delphine Caramalli, une avocate du cabinet Clifford & Chance qui "connaît très bien" les dossiers de cession d'entreprise pour avoir travaillé notamment sur la reprise de Tati par Gifi.

Quant à la famille Zouari, elle se veut mieux-disante sur le nombre de magasins repris, s'appuie sur l'expertise d'un ex-directeur général de Biocoop, Gilles Piquet-Pellorce, et tente de rallier une Association de défense des investisseurs de Bio C'Bon (Adibio), soit quelques milliers d'investisseurs particuliers au capital de Bio C'Bon qui risquent de perdre leur mise vu la situation financière du groupe.

"Aucun dossier en cours" 

Côté coulisses, certains s'en donnent à coeur joie. Interrogée sur cette "histoire d'entente sur les prix", la Direction générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des fraudes (DGCCRF) fait des yeux ronds et renvoie vers l'Autorité de la concurrence. Dans le même temps, l'AFP sollicite les différentes enseignes concernées. "On se demande bien d'où ça sort", grince l'une, précisant n'avoir "pas connaissance d'une enquête". Finalement, l'Autorité de la concurrence répondra quelques jours plus tard à l'AFP n'avoir "aucun dossier en cours d'instruction sur une éventuelle entente sur les prix ou les enseignes du bio". La communication de l'Autorité tente une explication: "dans le cadre du rachat de Bio C'Bon, il n'est pas impossible qu'ensuite, au titre de la concurrence" et du contrôle des concentrations, "il y ait un dossier qui soit soumis à l'Autorité". Bien loin, donc, d'une entente sur les prix...

Un après-midi, une bonne âme signale aussi une "manifestation nationale" de salariés de Biocoop. Le mouvement concerne en réalité surtout deux magasins parisiens. "Je suis pas sûr que ce soit perturbant pour notre offre parce que ce n'est pas un sujet systémique, il ne s'agit pas de la politique sociale de Biocoop", répond Pierrick De Ronne.

Audience à huis-clos

Il y a aussi les petites piques. L'offre de Biocoop? "Ils devront vraisemblablement améliorer leur prix" d'achat, persifle un concurrent. Celle de la famille Zouari? "Leur projet industriel mérite d'être bien développé", grince un adversaire. Carrefour? Accusé de vouloir convertir certains magasins en enseigne de proximité non bio. Et Casino, qui s'est finalement retiré de la course? Une source avait "entendu dire qu'ils n'avaient pas convaincu les salariés..." Ces derniers, qui attendent de connaître les offres définitives mardi soir pour se prononcer, ont un rôle non négligeable. "S'il y a une opposition frontale sur une offre, avec des risques de grève, de blocage d'entreprises, cela crée un climat délicat pour le tribunal", explique Thomas Deschryver.

Toutefois, "le tribunal prendra aussi en compte la notion de pérennité de l'activité, des emplois ou encore le désintéressement des créanciers". C'est donc avant tout le tribunal de commerce que les offrants devront convaincre, par leur dossier de reprise et lors de l'audience vendredi: à huis-clos, et loin des coups tordus.