Enquête

L'Inde est le nouvel eldorado de l'informatique. Les géants du secteur ne cessent d'y agrandir leurs filiales, et quelque 150.000 informaticiens sortent chaque année des écoles indiennes. La plupart continuent à travailler dans leur pays, mais certains sont «importés» par leur employeur dans des pays occidentaux, généralement pour des projets bien spécifiques et pour une durée de seulement quelques mois.

C'est le cas aussi en Belgique, où l'on retrouve des informaticiens indiens dans les grandes banques, chez les assureurs, ou encore chez les opérateurs télécoms, par exemple. Combien sont-ils exactement? Impossible de le savoir. «Sans doute entre 1.000 et 2.000, du moins si l'on se base sur les permis de travail», affirme Patrick Slaets, de la fédération d'entreprises technologiques Agoria.

Une chose est sûre: les entreprises préfèrent ne pas trop communiquer sur la question. En décembre dernier, par exemple, une polémique éclate lorsqu'il apparaît que la société informatique HP, qui a pourtant multiplié les restructurations ces dernières années, recourt à des informaticiens indiens pour un projet chez Mobistar. Où en est-on quelques mois plus tard? Difficile à savoir, étant donné que HP s'abstient de tout commentaire, alors que Mobistar dit n'employer aucun informaticien indien.

Vu le nombre d'Indiens que l'on voit entrer et sortir de ses bureaux situés près de la Gare du Nord, l'opérateur mobile Proximus peut, quant à lui, difficilement nier le phénomène. La filiale de Belgacom reconnaît qu'elle travaille avec des entreprises informatiques indiennes «pour des projets spécifiques». Mais elle ne veut pas en dire plus, ni sur le nombre de personnes concernées ni sur l'identité de ces sous-traitants.

De manière générale, les entreprises cherchent manifestement à minimiser le problème. Claudia Poels, directrice des ressources humaines de la filiale belge de l'entreprise de services informatiques EDS, affirme ainsi que sa société n'a jamais employé d'Indiens en Belgique. «Il y a des entreprises qui le font, mais généralement cela ne donne pas de très bons résultats», dit-elle. C'est également l'avis d'Agoria, selon laquelle les Indiens ne sont pas une solution à la pénurie de personnel informatique dans la mesure où «il est très difficile pour des étrangers d'acquérir la connaissance nécessaire du tissu économique local et de s'adapter à notre culture d'entreprise».

Ce qui n'empêche pas certains responsables d'entreprises de tout de même franchir le pas. «Elles ne l'admettront jamais, mais des entreprises comme IBM ou EDS emploient bel et bien des dizaines d'Indiens pour des projets en Belgique», affirme Gilbert Wauthier, le directeur général adjoint de la société de services informatiques Trasys.

De leur côté, les syndicats tirent en tout cas la sonnette d'alarme. En particulier par rapport à la facilité avec laquelle des permis de travail sont délivrés. «On se sert de la pénurie de main-d'oeuvre pour déréguler le secteur», affirme Martine le Garroy, secrétaire permanente à la CNE. Celle-ci reproche surtout au secrétaire d'Etat à la simplification administrative Vincent Van Quickenborne d'avoir simplifié la procédure d'obtention de permis pour les travailleurs les plus qualifiés en y incluant les informaticiens. «Mais en réalité, on emploie très souvent cet argument des qualifications introuvables pour éviter d'engager des Belges qualifiés qui sont bel et bien disponibles sur le marché du travail, ou qui pourraient facilement être formés», renchérit Koen Dries, coordinateur Tic pour la LBC-NVK. «Mais il est bien sûr plus facile d'engager des Indiens. C'est aussi beaucoup moins cher puisque même lorsqu'ils sont payés aux barèmes légaux, ces gens coûtent encore 30 à 40 pc moins cher que les informaticiens belges.»

Ce dernier problème provient du fait que les métiers de l'informatique s'inscrivent dans la Commission paritaire auxiliaire pour employés (également appelée CP 218), dont les barèmes très bas ne sont en général pas utilisés pour les informaticiens belges. Mais, par contre, ils permettent aux entreprises de payer beaucoup moins cher des Indiens tout en respectant la loi.

«Officiellement, il n'est pas illégal de payer très peu les informaticiens en Belgique», affirme Bernadette Mussche, secrétaire au Setca. «Nous demandons donc que les technologies de l'information soient retirées de la CP 218 et qu'on leur consacre une commission paritaire spécifique.»

Et puis, il y a bien sûr la question des horaires. Là aussi, il y a concurrence déloyale. Comme ils sont coupés de leur famille pendant trois mois, six mois, voire même un an, les travailleurs indiens n'ont guère l'occasion de profiter d'une vie à côté du boulot lors de leurs séjours en Belgique. Ce qui fait qu'ils travaillent jusqu'à 12 ou 14 heures par jour.

«Nous ne sommes absolument pas contre les travailleurs étrangers, mais nous sommes opposés à ce que des travailleurs non européens soient embauchés en Belgique pour occuper des emplois qui doivent être éxécutés en Belgique. C'est du dumping social dont les travailleurs en Belgique sont et seront victimes», précise-t-on à la CNE.

Les syndicats se réjouissent tout de même de voir qu'Agoria a modifié son discours ces derniers mois en affirmant désormais que les informaticiens indiens ne constituent pas une bonne réponse aux plus de 13.000 postes à pourvoir dans le secteur des Tic en Belgique. «C'est bien qu'ils reconnaissent que ce n'est pas une solution à long terme», conclut Koen Dries. «Mais il leur reste à comprendre que ce n'est pas non plus une solution à court terme.»

© La Libre Belgique 2006