Chapitre 10 - Sarkozy reçoit les "p’tits Belges"
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Chapitre 10 - Sarkozy reçoit les "p’tits Belges"

francis van de woestyne et ariane van caloen

Publié le - Mis à jour le

Mardi 30 septembre. Six heures du matin. Enfermés dans le bureau de Nicolas Sarkozy, président de la République française, François Fillon, Premier ministre, et Christine Lagarde, ministre des Finances, viennent de transmettre à Yves Leterme, Premier ministre belge, les conditions (les ordres plutôt) posées par la France pour participer au sauvetage de Dexia (trois milliards cash). Axel Miller, le patron belge de Dexia, doit être viré.

Les Belges réfléchissent. Miller, ce n’est pas Votron. Les hommes politiques l’aiment plutôt bien. 43 ans, juriste, parfait polyglotte, aimé de son personnel, travailleur à toute heure. Certains hommes politiques ont déjà été reçus par Miller à 23 heures, dans son bureau, avec un petit sandwich. Ça fait bien. Pourtant, il n’a pas l’arrogance qu’ont eue certains banquiers, à qui, modestement, il n’y a pas si longtemps encore, on donnait des conseils de prudence. Miller ne participe pas le week-end, sur les greens du Zoute, à la distribution des mandats que se partage l’élite de la finance belge et des affaires.

Sans jouer les Zola, on peut dire que sa grand mère, d’origine russe, a vécu dans la pauvreté. Son lieu d’origine, ce n’est ni Lasne ni Lathem Saint-Martin mais Mons. A la maison, on lisait "Le Monde" comme ailleurs on lit La Bible. Et on allait en vacances dans le Larzac. Son père, un petit génie des laboratoires, s’est distingué à l’université de Mons. Plus tard, il a accumulé des brevets dans des petites entreprises de très haute technologie médicale. Il invente encore. Une tête, ce père. Un cœur aussi. Son fils, pareil. Mais lui a choisi les chiffres, même si, à l’origine, il n’est pas banquier - une tare dans ce monde dans la finance - mais avocat d’affaires. Donc, débarquer Miller, ça fait un peu mal. Mais un moment de gêne et de honte est vite passé. L’hésitation est de courte durée car à Paris, le maître de l’Elysée s’impatiente. Miller doit payer pour les fautes qu’il a commises. Il doit assumer les conséquences de sa mauvaise gestion. Quelles fautes a-t-il commises ?

Sans doute a-t-il eu tort de tenir tête quelques fois aux Français, notamment lorsque ceux-ci voulaient transférer le siège de Dexia de Bruxelles à Paris. Et puis Miller, disent les Français, a caché la réalité financière de la Banque qui est beaucoup plus mal en point qu’il n’a bien voulu le dire. Il y a donc une rupture totale de confiance.

Mais il y a aussi la volonté française, à peine voilée, de profiter de l’instant pour mettre la main sur Dexia. Les Belges tentent d’argumenter : Si Dexia a aujourd’hui un gros problème, c’est parce qu’une de ses filiales FSA, est très exposée aux Etats - Unis. Mais rien n’y fait. Un ministre belge témoigne : "Depuis le début de l’épisode Dexia, Sarkozy voulait placer Mariani, son ancien chef de cabinet à la tête de Dexia. Il n’avait que ça en tête. Nous, on lui parlait de plan stratégique... et lui nous répondait chaque fois que tout ce dont Dexia avait besoin, c’était d’un nouveau management. Il nous a dit : On va débarquer Axel Miller. Point final."

Et puis Axel Miller a un ennemi, dans la place. Bruno Deletré, ancien responsable de FSA, a été viré de la haute direction de Dexia en juin par Axel Miller. Or Bruno Deletré est devenu conseiller... de Christine Lagarde, la ministre française des Finances. C’est peut-être elle, d’ailleurs, qui l’a poussé à rendre les indemnités qu’il a touchées lors de son départ de Dexia: 2, 3 millions d’euros.

Quelle que soit l’influence de Deletré dans cette affaire, l’Elysée fait donc du départ de Miller un must.

Dans la foulée, les Belges, tant qu’à faire, demande qu’Axel Miller ne soit pas le seul à faire les frais de l’opération. Si le management doit payer pour les fautes commises, il en est un autre qui doit sûrement faire un pas de côté, le Français Pierre Richard, président du conseil d’administration de Dexia, l’homme qui a amené la filiale américaine FSA, très exposée en matière de produits toxiques, dans la dote du Crédit Local de France et donc de Dexia.

Avec le recul, certains pensaient que les Belges auraient dû dire aux Français : "Allez au diable, on met trois milliards de plus, on garde Miller et le contrôle belge." Mais la nuit est un vrai Waterloo pour les Belges : ils perdent le CEO et doivent accepter que les Français montent en force dans Dexia.

Vers 6 heures 30 du matin, donc, les Belges donnent leur accord : Miller et Richard sont virés. Ce sera sans appel. La négociation entre Belges et Français dure encore un peu. Certains autour de la table auraient voulu que, dans le communiqué final, on rende quand même hommage à Axel Miller. Refusé. Le moment est pathétique.

Bye bye Miller. Une discussion chasse l’autre. On apprend deux jours plus tard qu’Axel Miller a droit, contractuellement, à une indemnité de départ de quelque 3,7 millions d’euros... à laquelle il renonce. Mais pas de son plein de gré. Le jeudi 2 octobre, il reçoit un coup de téléphone de Pierre Richard. Celui-ci lui fait comprendre qu’il doit renoncer à son "parachute doré" sinon les Français ne débourseront pas les trois milliards. Chantage odieux ? Miller fulmine mais n’a pas d’autre choix que de donner son accord. Sarkozy, lui, est content; il peut montrer aux Français qu’en poussant les banquiers à laisser tomber leurs parachutes dorés, il contribue à moraliser le monde des affaires.

La bourse salue à sa manière le sauvetage de Dexia dont l’action retrouve un peu d’air. Mais Dexia est toujours sans management. Et les Français veulent régler cela au plus vite. Yves Leterme et Didier Reynders sont donc "convoqués" à l’Elysée. Les photos prises lors de cette rencontre montrent à quel point, l’ambiance est assez glaciale. Du côté belge, beaucoup d’administrateurs pensent qu’Yves Leterme et Didier Reynders sont allés à Paris pour négocier la scission de Dexia, un peu comme les Hollandais l’avaient fait pour Fortis. Les Flamands, en particulier, semblent désirer ce repli. Pourquoi ? Certains francophones sont persuadés que refaisant de Dexia une banque strictement belge, elle serait bientôt devenue flamande. Le Nord du pays semblait vouloir accroître sa présence dans le capital de Dexia alors que le Sud ne le pouvait pas.

Mais les Français ne veulent pas de cette scission. Et Sarkozy remet sur la table le problème du management. On sent bien que cela a été préparé à l’avance. Pour lui, même si les Belges ont toujours le contrôle, c’est un Français qui doit maintenant devenir le CE0, le Chief Executief Officer du groupe. Il ne doit pas aller chercher très loin : Pierre Mariani, son ancien chef de cabinet. Les Belges ne peuvent, ne savent ou ne veulent pas dire non. "Sarkozy, raconte un homme présent à la table de l’Elysée, est vraiment tout-puissant. Et il aime le montrer." Pendant la réunion, il réclame un cigare. Un huissier vient lui proposer une petite boîte de havanes. Il le renvoie et réclame la version maxi, un boîte tempérée avec des cigares de premier choix qu’il propose à ses hôtes. C’est lui qui dirige la réunion. Les autres font de la figuration. Lui, il n’a pas besoin de consulter dans tous les sens pour prendre une décision C’est bien simple, quand Sarkozy est là, Fillon ne bouge pas. Fillon n’ouvre la bouche que pour respirer. Sarkozy fonctionne comme cela avec l’ensemble de son gouvernement. Au Conseil européen de Bruxelles qui suivra, les 15 et 16 octobre, Sarkozy fera le même numéro : il s’est tourné vers Jean-Pierre Jouyet, secrétaire à l’Europe et lui a lancé, devant les collègues : "Tiens, va me faire des photocopies..."

Donc voilà, Sarkozy impressionne les p’tits Belges qui s’en reviennent, le stylo entre les doigts. Si les Français font main basse sur le comité de direction de la banque, ils doivent, eux trouver un président de conseil d’administration. Yves Leterme a préparé le terrain et propose Jean-Luc Dehaene. Ses collègues ne sont pas tous convaincus de la pertinence du choix. Mais vu du côté belge, Dehaene permettra de rassurer les clients et les actionnaires institutionnels. Il a l’avantage d’être proche d’Arcofin, un des actionnaires stables. La rumeur court très vite que Dehaene aura droit à une rémunération de 400 000 euros par an, soit ce que recevait son prédécesseur, Pierre Richard. Coup bas politique et plus particulièrement des libéraux flamands ? Très vite, Leterme met les points sur les "i". Dehaene renonce aux indemnités liées à son mandat de 400 000 euros. "Avec les autres mandats, il n’a pas besoin de cela", ricanent certains. N’empêche : le geste est noble et apprécié en cette période de purification du monde de la finance. Le management est donc assuré. Mais il demeure un grand problème de liquidités.

Une nouvelle nuit de négociation s’avère donc nécessaire. Elle débute le mercredi 8 octobre. Une fois encore, les Français sont arrivés en masse. Le 16 rue de la Loi, pas plus que le Lambermont, la résidence du Premier ministre belge, ne peuvent contenir tous ceux qui de près ou de loin, ont un mot à dire dans le dossier Dexia. Tout ce petite monde se rassemble donc dans un endroit un peu plus grand : le Palais d’Egmont. Puisqu’il y a tant de Français, autant leur montrer ce qu’il y a de beau à Bruxelles.Le comité de pilotage suit le dossier de près avec Luc Coene et Jean Hilgers dans le rôle de négociateurs. Officiellement, la négociation ne porte pas sur FSA comme Jean-Luc Dehaene et les Belges en général l’auraient pourtant souhaité. Sarkozy avait donné un seul mandat : trouver un accord sur la garantie d’Etat sur les dépôts interbancaires.

On remet donc à plus tard la question de FSA (Financial Security Assurance), la filiale américaine spécialisée dans le rehaussement de crédit auprès des municipalités émettrices et directement touchée par la crise du subprime. Au début, FSA (rachetée en 2000 et logée au sein du Crédit local de France) ne faisait que du rehaussement de crédit. D’où son nom "monoliner". Par après, poussée par certains responsables de Dexia, FSA a commencé à accepter des dépôts des collectivités locales. En contrepartie, elle va acheter des produits de crédits structurés dont du subprime. C’est là que cela dérape. "Elle joue à la banque sans en avoir les liquidités", explique un proche du dossier. Plusieurs Belges ont siégé au conseil d’administration de FSA, Axel Miller (jusqu’en 2007), Xavier de Walque (directeur financier du groupe) et Claude Piret (responsable du risque). N’ont-ils rien vu venir ? Ou était-il trop tard quand ils ont découvert les dégâts ? Difficile à dire. Ce qui est sûr, c’est que la relation entre Dexia et FSA s’épaissit quand le groupe franco-belge accepte de donner une garantie de cinq milliards sur FSA en juin 2008. Un montant qui fragilise encore un peu plus la maison-mère...

Les Français veulent toutefois remettre le problème FSA à plus tard. A la demande des Belges d’isoler la filiale américaine ou de renvoyer le problème d’où il vient, c’est-à-dire de France, Christine Lagarde rétorque, tout bonnement qu’elle n’a pas de mandat pour cela. Et que les Français ne pouvaient garantir seuls, le passif Dexia.

Les Belges non plus, évidemment. S’ils le font pour Dexia, il n’y a pas de raison qu’ils ne le fassent pas pour les autres banques belges, soit environ 1 400 milliards, le passif total des banques belges. "On a discuté toute la nuit pour essayer de réduire les passifs, pour donner suffisamment de garanties à Dexia et faire ainsi revenir les dépôts", raconte un négociateur. Finalement, les trois gouvernements (Bel, Lux, Fr) se sont engagés "à garantir jusqu’au 31 octobre 2009 les nouveaux financements interbancaires et institutionnels ainsi que les nouveaux financements obligataires à destination d’investisseurs institutionnels, de maturité maximale de trois ans, levés par Dexia SA, Dexia Banque InternationaleLuxembourg, Dexia Banque Belgique et Dexia Crédit Local de France".

Même si le chiffre de 150 milliards n’a pas été confirmé, il apparaît que c’est bien sur ce montant là que porte la garantie répartie proportionnellement entre les trois pays dans le capital du groupe bancaire. La part de la Belgique est donc de 60 pc, celle de la France de 36,5 pc, celle du Luxembourg, de 3 pc. Cette garantie couvre les principales filiales du groupe, pas la filiale américaine à problème, la "chère" FSA pour laquelle une solution ne se sera trouvée que quelques semaines plus tard. Cette solution est annoncée le 14 novembre. Elle est double et permet à Dexia de se recentrer sur ses métiers de bases. D’une part, Dexia vend FSA à Assured Guaranty pour 722 millions de dollars. On est loin des 2,6 milliards payés en 2000...Mais c’est mieux que rien. Par ailleurs, Dexia garde le papier à risque c’est-à-dire le portefeuille de produits financiers de FSA (16,5 milliards de dollars) mais bénéficiera d’une garantie étatique de la Belgique (à concurrence de 62 pc) et de la France (38 pc). Garantie qui sera utilisée au delà d’un certain montant de pertes éventuelles (4,5 milliards de dollars).

Certains s’étonneront que ce soit les Belges qui doivent supporter la plus large part du risque pour une activité qui a été largement voulue et gérée par les Français. Tout cela sur fond d’éviction de quelques Belges du comité de direction et de l’arrivée d’énarques ou autres inspecteurs des finances. Certes, mais ce risque est aussi assumé par les actionnaires de Dexia, puisque les Etats recevront des actions Dexia en cas de pertes finales supérieures à 4,5 milliards de dollars, entend-on dire dans le camp belge. En clair, il y a bien un risque de dilution. Pas de quoi réjouir les actionnaires de Dexia dont on avait dit qu’ils étaient mieux traités que ceux de Fortis...

Mais revenons le jeudi 9 octobre. Il est 8 heures du matin. L’accord sur la garantie sur les dépôts interbancaires est conclu entre les top français et belges. Les vice-Premiers ministres belges ont été invités à suivre les discussions et à marquer leur accord final.

Il est tard, tôt plutôt. Et il faut absolument livrer le message rassurant avant l’ouverture des bourses. Yves Leterme et Didier Reynders filent donc à la conférence de presse organisée à la hâte au Palais d’Egmont, "oubliant" de prévenir les autres vice-Premiers de l’accord final.

Là, n’est pas la seule indélicatesse dont seront victimes les autres vice-Premiers. Quelques jours plus tard, le gouvernement belge publie une page entière d’explication dans les journaux belges. Il est prévu que la page soit anonyme et que seule la "signature" soit celle du gouvernement : le gouvernement belge . Mais l’occasion est trop belle. Et la page qui est envoyée par la Chancellerie, aux imprimeries portera la signature de deux ministres : le Premier ministre et le ministre des Finances.

Joëlle Milquet envoye un SMS incendiaire à Yves Leterme avec copie à Laurette Onkelinx. Laquelle fait de même et conclut son message par un cinglant : "Ça se paiera"... Oui, mais pas en actions Fortis ou Dexia...

A suivre...

Chapitre 11.

La colère des actionnaires

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