récit

Quand Maurice Lippens se rend à la Commission bancaire le dimanche28 septembre à 4heures du matin, il a le visage pâle. Il n’a plus le sourire qu’il arborait sur les photos au moment du rachat d’ABN Amro. Il sait que son rêve de faire de Fortis un des grands noms de la finance internationale est devenu un cauchemar. Il sait aussi que ses heures à la présidence du groupe belgo-néerlandais sont comptées. C’est le dimanche soir que sa démission est annoncée en même temps que l’opération de recapitalisation par les trois Etats du Benelux. Depuis, il n’est plus apparu en public. Les histoires les plus folles circulent à son égard. Certains racontent qu’il s’est enfui à Cuba, d’autres qu’il s’est fait cracher dessus devant la poissonnerie du Zoute. Des histoires qui montrent le traumatisme créé par la débâcle de Fortis.

Mais personne, ou presque, ne sait où en est aujourd’hui Maurice Lippens. Ce qui est sûr c’est qu’il est devenu un homme du passé. D’un certain passé, celui de cette économie belge où quelques personnes de l’establishment comme Etienne Davignon ou Georges Jacobs (l’ex-patron d’UCB) régnaient en maîtres quasi absolus. Rares étaient ceux qui osaient ouvertement les contester. Cette page-là s’est tournée. Douloureusement.

Quelques jours après son départ de Fortis, Maurice Lippens a aussi annoncé sa démission du conseil d’administration de Belgacom et de Guberna, l’institut des administrateurs qui défend la bonne gouvernance. A l’heure actuelle, il siège toujours au conseil du holding GBL présidé par son ami Albert Frère. L’homme le plus riche de Belgique, lui au moins, ne l’a pas lâché.

Une autre figure de l’économie belge qui aura été mise à mal par l’affaire Fortis est Philippe Bodson. L’ex-patron de Tractebel, devra quitter le conseil du holding compte tenu du vote de défiance des actionnaires lors de l’assemblée houleuse qui a eu lieu le 2décembre au Heysel (à Bruxelles). Il paie lui aussi les erreurs de jugement attribuées au conseil d’administration. Il a toutefois encore plusieurs autres mandats: il est président des conseils d’administration de trois sociétés belges cotées (Exmar, Hamon et Floridienne). Pourquoi devrait-il y renoncer? Il n’est pas le genre d’homme à se laisser abattre par un échec. Il l’a montré après sa tentative ratée de sauver de la faillite l’entreprise technologique Lernout&Hauspie. A moins que de s’être fait huer par des centaines de personnes au Heysel l’ait, pour une fois, fait douter. Les photographes ont vu des larmes couler de ses yeux au début de l’assemblée. Des larmes de tristesse ou de fatigue après des semaines affreusement éprouvantes? Car c’est bien lui et le Néerlandais Jan Michiel Hessels qui ont été les membres du conseil à entériner les opérations menant au démantèlement. Ils ne l’auront pas fait de gaîté de coeur

Etienne Davignon est une autre victime de cette triste histoire. Il se raconte que c’est Philippe Bodson qui lui a proposé de devenir président de Fortis Holding. Erreur fatale d’avoir accepté à 76 ans de remplir ce rôle ingrat? Sans doute. Pendant d’interminables secondes, le ministre d’Etat et ancien commissaire européen s’est fait huer par des actionnaires en colère. Il a montré aussi un certain énervement quand l’un d’entre eux l’a agressé verbalement. Il lui a manqué quelques voix pour être élu président. C’est dur d’être contesté quand on n’en a pas l’habitude. Surtout devant toute la Belgique. Mais ce n’est pas cela qui empêchera "Stevie" de continuer son chemin et de siéger dans des prestigieux conseils d’administration comme GDF Suez où il peut faire valoir ses talents d’habile politicien et utiliser à merveille son carnet d’adresses, un des plus beaux d’Europe.

Contrairement à Philippe Bodson et Etienne Davignon, Karel De Boeck a, lui, été nommé administrateur (et CEO) de Fortis avec une large majorité lors de l’assemblée au Heysel. Etonnant, car il faisait partie de l’équipe dirigeante de Fortis au moment du rachat d’ABN Amro et des investissements disproportionnés dans les crédits structurés. Il a même été responsable du "risk management". Va-t-il réussir à redonner un peu de valeur à Fortis? Va-t-il pouvoir justifier cet incroyable salaire de 800000euros? Il est évidemment trop tôt pour le dire. Pour être clair: sa marge de man - œuvre est étroite. Car Fortis est devenue une société avec un portefeuille dans des crédits structurés à risque et une activité d’assurance à l’international. Sa réussite dépend beaucoup de l’évolution sur les marchés. Pour autant bien sûr que sa nomination ne soit pas remise en cause par la suite.

Karel De Boeck fait aussi partie des rares de la direction de Fortis à ne pas être passés à la trappe. Il s’en sort mieux que l’ex-CEO Jean-Paul Votron dont la démission a été annoncée le 11juillet 2008. Sur Votron circulent aussi les histoires les plus folles. On l’a vu partout, y compris dans les hôpitaux pour soigner sa soi-disante dépression. Va-t-il un jour revenir sur le devant de la scène? Cela paraît difficile à imaginer tant son nom est associé à la déroute de Fortis.

En revanche, l’ex-patron de Dexia, Axel Miller, a, lui, plus de chance de retrouver une place à la hauteur de ses ambitions. Il faut dire qu’il a à peine la quarantaine et qu’il n’a pas été accusé de tous les maux comme Votron.

S’il a été viré, c’est d’abord parce que Nicolas Sarkozy le voulait avec l’idée de placer un de ses anciens chefs de cabinet. Toutefois son image d’homme brillant aura tout de même été entachée. On découvrira de fait une réalité très différente avec l’arrivée des Français. Quand son successeur Pierre Mariani prend ses fonctions de CEO début octobre, il se trouve à la tête d’une banque au bord du gouffre. On ne le dit pas officiellement, mais la banque belgo-française a aussi dû faire appel à l’ELA (Emergency Liquidity Assistance) de la Banque nationale pour des dizaines de milliards y compris en dollars. Pierre Mariani découvre donc un bilan de Dexia d’une immense fragilité. Ce bilan est le résultat, entend-on dire, d’une forte politique d’expansion internationale dans le métier de financement aux collectivités locales menée entre2005 et2008. Et Axel Miller n’y est pas pour rien. Il devait être conscient de ce déséquilibre, peut-être a-t-il même cherché à résoudre ce problème, mais sans doute a-t-il été pris de court par la crise. Lui aussi Cela l’empêchera-t-il de retomber sur ses pattes? Personne ne nie son intelligence supérieure. Dans ce monde financier en pleine mutation, cela pourrait être utile.

A l’inverse des banques, il n’y aura pas eu de démissions du côté des autorités de régulation. Pourtant, au lendemain du plan de sauvetage de Fortis, les critiques contre la CBFA ont fusé. L’institution et indirectement son président, Jean-Paul Servais, se sont retrouvés être la cible du monde politique, plus particulièrement des socialistes tout contents de s’attaquer à l’ancien chef de cabinet de Didier Reynders (MR). Pourquoi la CBFA n’a-t-elle pas empêché le désastreux rachat d’ABN Amro par Fortis? Comment se fait-il qu’elle n’ait pas exigé une meilleure transparence et des provisions plus élevées sur le portefeuille de crédits structurés? Début octobre, exténué par plusieurs nuits blanches, Jean-Paul Servais s’est longuement défendu en Commission de la Chambre.

Il sait qu’il lui faudra revenir plus tard, quand tout se sera un peu apaisé, avec des propositions plus concrètes pour améliorer le contrôle prudentiel du secteur financier. Il sait qu’il faudra aussi venir avec des solutions pour mieux appréhender le risque de liquidité. Pour cela, les autorités prudentielles devront avoir une approche plus macroéconomique et donc un meilleur dialogue avec les banques centrales.

Guy Quaden, le gouverneur de la Banque nationale, aura, lui, été moins mis sur la sellette que Jean- Paul Servais. Normal? C’est vrai qu’il devait jouer son rôle de prêteur en dernier ressort et d’intermédiaire avec la Banque centrale. Pas de quoi remettre en cause son poste, pensent certains.

Il reste que d’autres dirigeants à la Banque nationale ont été nettement plus visibles que lui au plus fort des opérations de sauvetage. Ce fut notamment le cas de Luc Coene, vice-gouverneur et membre du comité de pilotage mis en place par le gouvernement. Coene était visible, rue de la Loi, à la CBFA, partout où il y avait des photographes. Il est toujours apparu calme et serein même si les choix du comité de pilotage ont parfois été mis en doute par l’un ou l’autre banquier. Certains ont vu dans cette omniprésence voire cette assurance une façon de se mettre en avant alors que le mandat du gouverneur arrive à échéance début 2009. Coene, ancien chef de cabinet de Verhofstadt, va-t-il détrôner Quaden? On entend la question de-ci de-là. Ce qui montre que derrière le sauvetage des grandes banques belges, il y pourrait aussi avoir des enjeux plus personnels qui se jouent

C’est peu dire que Didier Reynders était, lui, dans son élément. A la "Une" de l’actualité un mois et demi durant, matin, midi, minuit, Didier Reynders a dû goûter chacun des instants de gloire que cette crise lui a offerts. Le tandem qu’il a constitué avec le Premier ministre, Yves Leterme, a bien fonctionné. D’ailleurs, plusieurs des témoignages que nous avons recueillis, (c’est "off the record" bien sûr) nous ont fait comprendre que le leader du duo était en réalité le ministre des Finances. Souvent, Yves Leterme lui a laissé la politesse: c’est D.R. qui a eu le privilège d’expliquer, aux collègues, les opérations en cours. Il faut dire que dans ce milieu où le carnet d’adresses est essentiel, où les relations comptent autant que les compétences, Didier Reynders avait une longueur d’avance sur le Premier ministre. Lui qui est "à tu et à toi" avec les bonzes de la finance, avec les autres ministres des Finances et les gouverneurs des banques nationales européennes, il a pu, en pianotant sur son "Blacberry" établir les connexions indispensables au niveau européen. Même si les socialistes conservent un goût amer du sauvetage des institutions belges, une opération dont ils ont été gentiment écartés - à l’exception notoire de l’opération Ethias - Didier Reynders a trouvé, dans ces semaines d’âpres négociations, l’occasion de redorer un peu une image passablement écornée sur le terrain politique belge. Finalement, ce dossier lui a permis de lancer haut et fort la campagne électorale pour le prochain scrutin régional, européen (et fédéral?) en mélangeant, dans un joyeux cocktail, la mauvaise gestion des banques belges et les scandales à Charleroi.

Merci la crise? Le Premier ministre belge, Yves Leterme, s’est quelque peu révélé dans ce tourbillon politico-financier et bancaire. Depuis qu’il était arrivé sur la scène fédérale, il avait accumulé les échecs, contraint de louvoyer, de battre en retraite, d’abandonner ses objectifs. Sur le plan communautaire, évidemment, mais aussi sur le plan économico-social et dans le dossier très délicat des réfugiés. Heureusement, Yves-La-Gaffe, semble avoir pris, très vite, l’exacte mesure de la crise financière qui s’abattait sur la Belgique. Lui, l’homme des chiffres, n’a eu aucun mal à comprendre les enjeux véritables de cette tempête et a compris illico la nécessité d’agir vite. Sans quoi, si les autorités avaient laissé s’effondrer ces banques systémiques, c’est toute l’économie belge qui se serait écroulée.

Ici, Yves Leterme et Didier Reynders, les deux vrais gestionnaires de la crise, ont réussi à limiter les dégâts. Car évidemment, il y a eu des dégâts. Colossaux. Si les épargnants ont été "épargnés", si le personnel des entreprises n’a pas (encore?) été touché de plein fouet, on ne peut pas en dire autant des actionnaires qui eux, ont tout perdu. Tout. Pas des spéculateurs sans foi ni loi. Non. Des familles qui avaient placé le fruit d’une carrière ou l’héritage familial dans des produits qu’ils croyaient sûrs, gérés, leur mentait-on, en bon père de famille. Pouvait-on faire autre chose? Oui répondent ces actionnaires lésés. Non, rétorquent les responsables politiques car "le monde a basculé en 24heures". The day after, il n’y avait plus rien. Ni crédits interbancaires, ni management.

L’avenir d’Yves Leterme? Ce n’est pas lui qui en décidera. Mais bien les partenaires qu’il a réunis au sein d’une improbable coalition qui se cherche toujours. Même s’il a repris un peu d’ascendant, on ne peut pas dire qu’il soit devenu très convaincant. Les difficultés qu’il a éprouvées pour mettre au point un plan de relance démontrent à souhait la difficulté qu’il a, qu’il aura toujours, à être un vrai chef d’équipe, un leader visionnaire. Mais assez de regrets: si les Lippens, Votron, Verwilst et Miller avaient été ministres, auraient-ils fait mieux?