entretien

Peut-on déjà tirer de premiers enseignements de la crise actuelle ?

Ce n’est pas la fin du capitalisme. C’est la fin d’une certaine époque dans l’histoire du capitalisme caractérisée par une hypertrophie des activités purement financières dans la vie économique et une culture du risque devenue excessive dans le secteur bancaire. Cela se mesure de façon inégale d’une institution à l’autre. Le point de départ, ce sont des attentes des dirigeants et des actionnaires des institutions financières en matière de rendement et de profit qui sont devenues excessives. Ces objectifs n’ont pu être que momentanément atteints moyennant la prise de risques de plus en plus grands. Le subprime est l’exemple le plus parodique de ce phénomène. Tout cela pour gagner quelques points de rendement supplémentaires. Un autre aspect, c’est le développement des produits structurés mélangeant des risques de toute nature, des produits de plus en plus sophistiqués. Ceux-ci sont devenus de plus en plus difficiles à comprendre et à maîtriser par la clientèle des banques et par la direction générale de ces établissements. Tant qu’ils contribuaient à la croissance des bénéfices, ils ne suscitaient pas suffisamment d’attention et d’inquiétude à ce niveau. Un autre constat, c’est l’opacité des produits de plus en plus difficiles à comprendre et des risques de plus en plus difficiles à localiser. Lorsque la méfiance a brutalement succédé à l’insouciance, une paralysie générale des relations interbancaires s’est installée. Car, avant même que les clients des banques ne s’inquiètent, ce sont les banques entre elles qui ont cessé de se faire confiance!

Une partie de ces considérations auraient très bien pu être formulées avant la crise...

Tant que les prix des actifs montaient, personne ne s’inquiétait, je le répète. Ni les épargnants ni les dirigeants des institutions financières. Je ne dis pas que les banquiers centraux ont prévu l’intensité de cette crise. Il faut rester modeste. Mais les banques centrales ont été parmi les rares intervenants à attirer l’attention, dès le début 2007, sur le fait que les prix sur les marchés ne pouvaient pas continuer à grimper éternellement et que les risques étaient sous-estimés. Je sais très bien que les banquiers centraux sont considérés souvent comme des oiseaux de mauvais augure. Nous considérons toutefois que nous avons mis en garde. Aucune institution n’a prévu l’ampleur de cette crise, c’est clair. Malgré cela, on écrira beaucoup de livres dans les prochains mois pour affirmer que la crise était inéluctable.

Le pire est-il passé ?

C’est une question très délicate. Une première phase de la crise financière s’est ouverte aux Etats-Unis au printemps 2007 (crise des subprimes). En Europe, le 9août 2007 a été une date cruciale. BNP Paribas a suspendu momentanément le remboursement d’un certain nombre de ses fonds. Le marché de l’argent à court terme en Europe s’est soudain figé. On parlait de "turbulences financières" se caractérisant par un écart inhabituel entre les taux interbancaires et les taux officiels. Une deuxième période de la crise a été ouverte suite à la faillite de Lehman Brothers à la mi-septembre. Contrairement à l’idée reçue, il est apparu qu’une grande institution pouvait faire faillite et que les autorités pouvaient la laisser tomber. La crise financière est alors devenue mondiale et a frappé en particulier l’Europe. Les banques les plus vulnérables ont été immédiatement attaquées, l’exemple étant évidemment Fortis. Parce qu’elle avait comme d’autres des produits dits toxiques en portefeuille et parce qu’elle avait un problème spécifique lié au rachat d’ABN Amro qui s’avérait de plus en plus problématique. En Belgique en particulier, on a évité le pire à savoir la faillite d’une banque. Ceci dit, la situation n’est pas encore normalisée. Les tensions sur le marché monétaire persistent, les taux interbancaires ont baissé parce que les taux officiels ont été diminués mais il demeure un écart toujours anormal. A travers le monde, diverses banques devront donc encore être recapitalisées parce que les exigences se sont en effet accrues. Le troisième problème est celui des cours boursiers qui restent extrêmement volatils après avoir baissé fortement pour les valeurs financières d’abord, pour l’ensemble des valeurs ensuite. La situation reste tendue.

Par recapitalisation, entendez-vous intervention des autorités publiques ?

Les recapitalisations peuvent prendre des formes différentes selon les institutions et les Etats et être effectuées par des acteurs privés et publics.

Que pensez-vous des mesures prises jusqu'ici ?

Depuis plus d’un an, on a pris des mesures exceptionnelles. Du côté des banques centrales, des injections énormes de liquidités ont eu lieu pour continuer à faire tourner le système financier. Il fallait faire circuler le sang dans la vie économique. Sur le plan de la gestion des liquidités, la Banque centrale européenne et les banques centrales de l’eurosystème ont pris des mesures tout à fait fortes. On en est arrivé aujourd’hui à proposer des liquidités aux banques sans limite, à taux fixes, pour des périodes allant d’une semaine à six mois. Ces liquidités, nous ne les offrons pas gracieusement aux banques. Nous demandons un certain intérêt et des garanties. La BCE est également devenue plus souple quant à la nature des garanties qu’elle revendique. Enfin, dès que les perspectives en matière d’inflation l’ont permis, la Banque centrale européenne a utilisé l’arme des taux d’intérêt. On peut penser ce qu’on veut mais en terme d’histoire économique et financière, une baisse des taux de 175 points de base en moins de deux mois c’est du jamais vu. La réunion de jeudi à Bruxelles était historique puisque c’est la première fois dans son histoire qui a près de dix ans que la BCE a procédé à une baisse aussi importante. Du côté des autorités politiques, qui aurait pu imaginer il y a trois mois que la plupart des gouvernements allaient intervenir de façon aussi massive dans le secteur bancaire avec dans un certain nombre de cas des nationalisations totales ou partielles de certaines banques. Il y a trois mois, on aurait parlé de politique-fiction. Cela n’a rien à voir avec à un programme idéologique comme celui de la gauche française en 1981! Ce sont l’urgence et le pragmatisme qui ont conduit les dirigeants de nombreux pays à prendre leurs responsabilités. On ne peut reprocher ni aux autorités monétaires ni aux autorités politiques de ne pas avoir réagi ou d’avoir réagi trop tardivement.

Que faire pour éviter qu'une telle crise se reproduise ?

Il reste de véritables réformes à mener à bien. Comme je l’ai déjà dit, il ne faut pas jeter la machine bancaire et financière par-dessus bord mais il faut la réviser complètement. Et l’agenda est long: la gestion des banques elles-mêmes, les normes comptables, les agences de notation, le mode de rémunération des dirigeants, les paradis fiscaux.

Selon vous, comment faut-il réformer la gestion des banques ?

Il faut plus de transparence, moins d’opacité. Cela implique la réintroduction dans le bilan des banques d’un certain nombre d’activités qui en avaient été sorties. Cela signifie un retour à des produits plus simples et plus compréhensibles et, de façon générale, au "core business" des banques: recevoir des dépôts et faire des prêts aux entreprises, aux ménages et aux pouvoirs publics.

Cela doit s’accompagner d’une certaine régression, d’un dégonflage de leurs activités purement financières déconnectées de l’économie réelle. Il faudra aussi évidemment un meilleur contrôle interne des risques. Bien entendu, ce n’est pas seulement le contrôle interne qui a failli mais également le contrôle externe, à commencer par celui des agences de notation. On a découvert un peu tard qu’elles étaient en conflit d’intérêt, étant payées par les établissements financiers pour évaluer les produits de ces établissements eux-mêmes.

Et en ce qui concerne les normes comptables ?

Actuellement, ces normes imposent une évaluation à la valeur de marché. Tant que les prix grimpaient, personne ne s’en plaignait, ce qui n’est plus le cas lorsque les prix baissent ni surtout lorsqu’il n’y a plus de prix. Le problème est d’autant plus aigu que le marché n’a pas toujours raison. Il faut donc réfléchir au système de comptabilité le plus approprié possible pour chaque produit financier.

La culture du risque a-t-elle été encouragée par d'autres éléments ?

Oui. Par exemple, la publication trimestrielle des résultats a conduit les dirigeants d’entreprises à se focaliser sur le court terme. De même, le mode de rémunération des managers des banques pose problème. Qu’il existe un lien entre la rémunération d’un dirigeant et les performances n’est pas malsain en soi. Mais ces performances doivent être évaluées sur le moyen et le long terme, et non sur 12 mois. Tous ces éléments ayant poussé à des prises de risque excessives doivent être repensés et, dans un certain nombre de cas, revus.

Reste-t-il d'autres chantiers à ouvrir dans ces réformes d'après-crise ?

Il faudra aussi se pencher sur la question des paradis fiscaux, où sont localisées certaines institutions financières qui échappent à toute forme de régulation. Il y a donc énormément de points à l’agenda. Le mieux serait de trouver des solutions mondiales mais je crains que ce soit un peu difficile. Toutefois, il faudrait s’y atteler au niveau européen.

A présent que la crise s'est un peu apaisée, ne faut-il pas songer à réformer les outils de contrôle ?

Dans tous les pays, la banque centrale est en charge de ce qu’on appelle le contrôle macroprudentiel, de la stabilité systémique. Elle est aussi le prêteur en dernier ressort. Par exemple, dans le cadre du sauvetage de Fortis, on sait que la Banque nationale de Belgique a consenti, pendant une période limitée, des crédits exceptionnels. Ce contrôle se distingue du contrôle microprudentiel, le contrôle de chaque établissement financier en particulier, qui varie d’un pays à l’autre. Dans certains Etats, tels que l’Espagne, la France ou les Pays-Bas, cette mission est également dévolue à la banque centrale. Dans d’autres pays, c’est une institution spécifique qui s’en charge. C’est le cas en Belgique: c’est le rôle de la Commission bancaire, créée dans les années trente puis devenue la CBFA (Commission bancaire, financière et des assurances). C’est aussi le cas au Royaume-Uni par exemple.

Mais concrètement, que faut-il modifier dans ce système de contrôle ?

Une des leçons à tirer de la crise consistera à savoir quel est le meilleur modèle de supervision. Mais je ne veux pas entamer le débat précipitamment. Toutefois, il y a deux choses dont je suis convaincu. Premièrement, là où il existe des distinctions entre contrôle microprudentiel et macroprudentiel, il faut une articulation extrêmement étroite entre les deux. Le contrôleur microprudentiel doit avoir à l’esprit les risques systémiques liés à toute institution financière d’une certaine importance. L’autorité qui surveille le risque systémique doit quant à elle recevoir une information complète et immédiate sur la position de chaque établissement financier d’une certaine importance. Bref, là où il existe une séparation de ces fonctions, il faut resserrer les liens. La loi de 2002 en Belgique a été une première étape dans cette voie.

Et ensuite ?

Deuxièmement, il faut un système européen de superviseurs. Pour les grandes institutions transfrontalières, il faut disposer d’une vision globale de leurs engagements. Il faut un système intégré mais décentralisé de supervision bancaire, à tout le moins à l’échelle de la zone euro. Ce que l’on a fait en matière de politique monétaire, avec un centre et des bases nationales, doit être possible en matière de supervision prudentielle.

Les banques centrales doivent-elles jouer ce rôle ?

Ce système doit être calqué sur l’eurosystème des banques centrales. Mais je ne dis pas que c’est cet eurosystème (Banque centrale européenne et banques centrales nationales) qui doit jouer ce rôle. Ça peut être le cas. Cet eurosystème a l’avantage d’exister. Les contacts y sont plus étroits qu’entre les superviseurs prudentiels. Ce sera aux autorités politiques de se prononcer. Sans se précipiter. Mais il faudra tout de même avancer.

Que penser des différentes formules selon lesquelles les sauvetages se sont opérés ?

Les sauvetages se sont opérés au cas par cas, avec pragmatisme, je le répète. Ainsi, quand il a fallu intervenir en faveur de certaines banques, personne n’est venu avec l’idée qu’il fallait nationaliser toutes les banques. A l’inverse, personne n’est venu affirmer que la nationalisation, partielle ou totale, était exclue. Il a fallu faire face à des situations largement imprévues. Il n’y avait donc aucune recette miracle, aucun modèle qu’il suffisait d’appliquer.