récit

Les avis sont partagés sur le réel point de départ de la crise du "subprime". Certains disent que c’est en juin2007 quand deux fonds à risque de la banque d’affaires américaine Bear Stearn n’arrivent plus à faire face à leurs engagements. Comprenez par là qu’ils n’arrivent pas à rembourser leurs clients car leurs actifs qui sont du "subprime", c’est-à-dire des crédits hypothécaires de mauvaise qualité, ne valent plus rien. D’autres disent que c’est le 8août 2007 quand la banque française BNP Paribas décide de "geler" deux de ses fonds également investis dans du papier à risque. Les plus clairvoyants diront qu’il y avait déjà des signes avant-coureurs en février2007 quand la banque britannique HSBC annonce de lourdes provisions sur son portefeuille "subprime".

Mais à ce moment-là, personne ou presque ne s’imagine ce qui va se passer plus tard. Personne ne prévoit des faillites bancaires en cascade, des "hedge funds" (fonds spéculatifs) à la déroute, des bourses qui font le grand plongeon. Une seule personne avait fait des prédictions apocalyptiques bien avant que la situation se dégrade. C’est un économiste, un Juif iranien au parcours atypique qui enseigne aujourd’hui à la New York University. Il s’appelle Nouriel Roubini. Ses sombres prévisions, il les fait le 7septembre 2006 devant un parterre d’économistes au Fonds monétaire international. Imaginez la scène

Alors que les marchés boursiers n’arrêtent pas de monter et que la finance a le vent en poupe, il annonce un effondrement de marché immobilier américain, un choc pétrolier, une baisse de la confiance des ménages et finalement une récession. Avec comme conséquences: des défauts de paiement sur les prêts hypothécaires, des trillions de dollars de prêts titrisés (c’est-à-dire transformés en titres négociables) partis dans la nature et un système financier qui se gripperait. Ces développements pourraient, dit-il devant un auditoire abasourdi, conduire à la destruction de hedge funds, de banques d’investissements ou d’autres institutions financières comme Fannie Mae et Freddie Mac, deux géants américains spécialisés dans le refinancement hypothécaire. Son speech suscite beaucoup de scepticisme dans la salle. "Roubini ne sait faire que de sombres prévisions, c’est un éternel pessimiste", lâchent ses détracteurs. Et pourtant, il a vu juste.

Un an plus tard, Roubini retourne au FMI avec un message encore plus inquiétant. Mais celui qui passait pour un fou devient peu à peu un prophète. Car au fil des mois, la situation ne fait qu’empirer: le marché immobilier américain est en pleine déroute avec des baisses de prix des logements allant jusqu’à 50 pc souvent à cause de ventes forcées. Les "subprimes" qui ont été transformés en titres et revendus dans le monde entier ne valent plus rien. Les Bourses sont à leur plus bas niveau depuis cinq ans. Les banques se méfient les unes des autres et ne se prêtent dès lors plus d’argent. L’asphyxie du marché interbancaire fait ses premières victimes parmi lesquelles la banque britannique Northern Rock. Il y en aura encore beaucoup d’autres. Les géants américains Fannie Mae et Freddie Mac sont sauvés in extremis par le gouvernement Bush début septembre2008.

Tout le monde a compris qu’on est passé tout près de la catastrophe. Mais celle-ci se produit quand même quelques jours plus tard avec le dépôt de bilan de Lehman Brothers, un grand nom de la banque d’affaires. Sa chute provoque un véritable tsunami. C’est toute la planète finance qui tremble y compris en Belgique. Où jusque très tard, les banquiers ont continué à essayer de dédramatiser la situation. Et pourtant, ils ont fauté comme tout le monde. Comme quasi tous leurs confrères, leur grande erreur c’est d’avoir investi en général de manière indirecte dans un marché immobilier américain devenu complètement pourri. Des dizaines de milliers de ménages sans le sou, de l’Ohio à la Floride en passant par la Californie, avaient été poussés par des courtiers parfois véreux à se surendetter pour acheter des maisons à des prix beaucoup trop élevés. Et la plupart de ces prêts ont été titrisés et donc revendus dans le monde entier. En 2006, les prêts "subprime" ou "Alt A"(c’est-à-dire d’une qualité légèrement supérieure) représentaient environ 1 300 milliards de dollars. Un chiffre effrayant. Dans ces années-là, on titrise tout et n’importe quoi, cela va des crédits hypothécaires douteux aux prêts accordés aux étudiants. Plus le prêt présente un risque, mieux il est rémunéré. Le montant total des créances titrisées aux Etats-Unis était de 8 600 milliards de dollars fin 2006.

Un des avantages de la titrisation est de sortir du bilan des banques des créances et donc de réduire leurs besoins en fonds propres. Un autre avantage c’est d’offrir des placements souvent avec hauts rendements à des investisseurs débordant de milliards. "Il y avait un excès de liquidités depuis plusieurs années venant notamment de la forte croissance dans les pays émergents. Cet argent s’est retrouvé dans des fonds souverains, des fonds de pension ou des hedge funds. Tous ces véhicules d’investissement étaient à la recherche d’actifs avec du rendement. C’est ainsi que s’est créé tout un système financier parallèle sans qu’il y ait augmentation des fonds propres", raconte un banquier.

Les banquiers d’affaires avaient compris l’aubaine: ils ont utilisé toute leur ingéniosité pour construire des véhicules financiers complexes. On voit notamment fleurir des CDO (Collateralised Debt Obligations) qui peuvent être assimilés à des fonds communs investis en toutes sortes de créances dont des "subprimes". Les détenteurs de ce type de papier supportent des risques différents (cela va des tranches les moins risquées nommées "Super Senior" aux plus risquées nommées Mezzanine).

Les agences de notation comme Standard&Poor’s ou Moody’s ont notamment pour responsabilité de qualifier le niveau de risque de chaque tranche. On découvrira par la suite que ces notations ne correspondent pas à la réalité et que du papier assorti d’un triple AAA (soit la meilleure notation) n’est pas forcément du papier sans risque. Et pourtant les banquiers de la terre entière tout comme les régulateurs font une confiance aveugle à ces notations. Ils s’en mordront les doigts. Ils ne comprendront que plus tard que ces agences de notation n’étaient pas toujours très scrupuleuses à cause notamment d’énormes problèmes de conflits d’intérêts. Ils comprendront aussi trop tard que le diable est dans les détails. Beaucoup de papier a bénéficié d’un rating AAA grâce à des techniques alambiquées mais finalement biaisées.

Pendant les années 2004, 2005 voire 2006, ces activités autour des CDO rapportent pas mal d’argent. Le but est de fabriquer des CDO pour en général les revendre. Une raison qui pousse les grandes banques belges à s’y intéresser. Elles sont d’autant plus poussées à le faire qu’elles aussi ont des objectifs de rentabilité de plus en plus élevés. On leur demande d’augmenter leurs bénéfices de plus de 10 pc par an. C’est dans ce contexte que Fortis développe une antenne à New York avec 25 personnes, spécialisée dans la fabrication et la vente de CDO. KBC se lance dans cette activité après avoir racheté certains morceaux de la société américaine D.A Shaw en 1999 et vendra même des CDO à des particuliers fin 2007 quand la crise bat son plein. Le groupe ING dirigé par le Belge Michel Tilmant, affiche, lui, une exposition de 20milliards dans du "Alt A". Et aujourd’hui, le "Alt" a presque aussi peu la cote que le "subprime".

Le cas de Dexia est un peu différent. Le groupe franco-belge, né de la fusion entre le Crédit communal et le Crédit local de France, avait racheté, en 2000, FSA une entreprise spécialisée dans l’assurance-crédit auprès des municipalités. Le patron de Dexia de l’époque, le Français Pierre Richard, explique au conseil d’administration sa volonté de devenir le leader incontesté du financement aux collectivités locales. "Soyons grands", clame-t-il pour justifier une politique d’acquisition effrénée qui passe aussi par des achats désastreux aux Pays-Bas. Le problème c’est que FSA n’a pas fait que du rehaussement de crédit. Il a aussi investi dans du papier à risque du type subprime pour des dizaines de milliards de dollars visiblement sans que les dirigeants belges ne soient très au courant de ce qui se passait. Selon un document que vient de publier FSA, le portefeuille de "subprime" s’élève à plus de 7milliards de dollars.

Au plus on s’enfonce dans la crise, au plus ces CDO ou tout autre papier à risque perdent de la valeur et deviennent invendables. C’est comme cela que les banques belges en gardent pour des milliards d’euros dans leurs bilans. Et qui dit, CDO invendables dit lourdes provisions en raison des nouvelles règles comptables (IFRS) qui obligent de donner une photo instantanée des actifs dans les comptes. Mais les banquiers belges veulent continuer à vouloir convaincre le marché qu’il s’agit d’une bourrasque passagère. Propos sincères, méthode Coué, manque de lucidité ou pieux mensonge? Peut-être un peu des quatre. Il faudra en tout cas attendre novembre2007 pour connaître la position exacte de Fortis dans les crédits structurés (53milliards) notamment dans le subprime (9milliards). En septembre2007, au moment de l’augmentation de capital destinée à financer le rachat d’ABN Amro, le groupe parle d’impact "marginal". Au quatrième trimestre, il provisionne pour 2,7milliards

Encore en 2008, l’ex-CEO de Dexia, Axel Miller parle de "pertes virtuelles". "Nous restons bien protégés de la crise du subprime et elle ne devrait pas avoir d’impact à l’avenir, au niveau du groupe ou à l’égard de FSA", dit-il début mars. André Bergen, le patron de KBC, ne cesse de fustiger les nouvelles règles comptables et de rappeler que ces CDO sont de "qualité puisqu’ils continuent à rapporter des intérêts". Peine perdue. La confiance n’y est plus. Surtout après la chute de Lehman. A des degrés divers, les banques belges ont, elles aussi, du papier pourri dans leurs bilans. Elles devront elles aussi provisionner à coup de dizaines de milliards d’euros. Et plus le temps avance, plus leur fragilité apparaît au grand jour, ce qui fait fuir tous les investisseurs et les prêteurs du monde entier. Elles, aussi, n’échapperont pas à la tourmente. Il y aura même de quoi avoir quelques frayeurs

A suivre...

Chapitre 3: Le jour où Fortis a perdu toute crédibilité