Récit

Tandis que les actionnaires, les épargnants, les membres du personnel de Fortis vaquent à leurs occupations, en ce samedi banal, le Premier ministre, Yves Leterme, et le ministre des Finances, Didier Reynders, entreprennent une opération qu’ils n’avaient jamais imaginée jusque-là : le sauvetage de Fortis, l’institution bancaire la plus importante du pays, 25 000 personnes en Belgique, un bilan supérieur à 800 milliards d’euros dont des dépôts de près de 300 milliards. C’est, comme on dit dans le langage des spécialistes, une entreprise systémique. Ses moindres soubresauts influencent l’ensemble du système bancaire. Elle tousse, tout le monde éternue. Là, pour le dire crûment, elle crève.

Le rendez-vous est fixé au siège de la CBFA, la Commission bancaire, financière et des assurances, organe de contrôle des institutions. Un bel immeuble récemment rénové où, en temps normal, tout n’est qu’ordre, beauté, luxe, calme et volupté. Pendant les six jours qui vont suivre, les dirigeants et le personnel vont apprendre à vivre quasiment sans dormir, pousser les limites de résistance physique jusqu’à l’extrême.

Plusieurs cadres ne reverront quasiment pas leur famille pendant plus d’une semaine, se faisant apporter leur linge et leurs affaires de toilette. Si quelques-uns ont eu la permission de loger dans un hôtel voisin, certains s’endormiront, la nuit, dans un fauteuil, voire à même le tapis d’une des douze salles de réunion mises à la disposition des négociateurs par la CBFA. Mais il n’y a pas que les cadres et les dirigeants qui sont mobilisés : les 434 personnes que compte l’institution sont sur le pied de guerre. C’est qu’il faut aussi veiller à l’intendance en ces jours difficiles : les huissiers très stylés livreront ainsi des litres de café, de thé et de Coca light - c’est selon, mais jamais de vin... - aux négociateurs. Et, puisque ventre creux n’a point d’oreille, les cuisines de la CBFA offriront à ce petit monde, à des moments choisis, quelques plaisirs gourmands, histoire d’éviter l’indigestion de chiffres qui menaçait certains corps torturés.

Le rôle de la CBFA et de son président, Jean-Paul Servais, s’apparente à un travail de galérien. Il n’appartient pas à la Commission bancaire de négocier, mais bien de jouer les facilitateurs. Ce samedi 27 septembre matin, alors qu’une partie de la Belgique politique fête la Communauté française, une task force est constituée à la hâte : outre les deux ministres Leterme et Reynders, on retrouve Luc Coene, vice-gouverneur de la Banque nationale de Belgique, Peter Praet, directeur de la Banque nationale, Françoise Masai, également directeur à la BNB, Pierre Wunch, chef de cabinet de Didier Reynders. Très vite, Jean Hilgers, directeur à la Banque nationale, rejoindra les autres experts. Hilgers n’est pas un inconnu ; Joëlle Milquet, la présidente du CDH, aurait tant voulu le désigner comme vice-Premier ministre lorsqu’elle hésitait à entrer elle-même au gouvernement.

Yves Leterme et Didier Reynders ont reçu mandat des autres vice-Premiers ministres de mener au mieux les négociations. Les autres vice-Premiers sont régulièrement tenus informés de l’évolution de la situation. Mais également un peu tenus à l’écart. Dans la précipitation, on ne fait pas trop attention à la composition du groupe de pilotage institué pour le sauvetage des banques. "J’avais l’impression qu’il fallait être bleu pour en être", note un non-libéral. Le PS garde une impression curieuse du lancement de l’opération Fortis : certains socialistes sont persuadés que les libéraux ont tout fait pour piloter seuls la stratégie, éviter une nationalisation des banques ou même empêcher que l’Etat reste trop longtemps à la barre. L’un d’eux confie : "Nous avons dû nous battre constamment pour obtenir des informations. Bien sûr, nous étions d’accord avec la stratégie qui consistait à défendre avant tout trois éléments : il fallait éviter la faillite de la banque, dont l’activité a une influence considérable sur toute l’économie du pays, il fallait protéger le personnel de la banque et les déposants. Les actionnaires? Il est vrai que, dès le départ, cela n’a pas été prioritaire. Bien sûr, on savait que de nombreux Belges avaient acquis des actions Fortis comme s’ils achetaient des bons d’Etat, croyant réaliser un placement en bon père de famille. On les a trompés."

Tout commence donc dans une certaine improvisation, le samedi matin.

A la Banque nationale aussi, la mobilisation des cadres, juristes, économistes est générale. Le gouverneur, Guy Quaden, est inquiet. Et dubitatif aussi. Le gouvernement belge, dont on connaît les tiraillements internes, les atermoiements, parviendra-t-il à dégager une solution cohérente et solide pour le dimanche soir ? En fait, il en doute un peu. Yves Leterme est peut-être supporter du Standard mais ses qualités de négociateur restent à prouver. Ira-t-il une fois encore chez le Roi s’il échoue à sauver Fortis ?

Guy Quaden sait ce qu’il a à faire.

Il appuye sur la touche "7" de son GSM...

Après quelques secondes, Jean-Claude Trichet, le président de la Banque centrale européenne, décroche. Quaden l’informe rapidement de la situation en Belgique et lui demande de venir sensibiliserles autorités belges. Trichet ne se fait pas pirer et débarquera le dimanche matin et établira ses quartiers dans le bureau du gouverneur de la Banque nationale de Belgique.

Pendant ce temps-là, plusieurs data rooms ont été ouvertes de manière à offrir aux repreneurs potentiels les éléments permettant d’avoir une idée précise de la situation de Fortis. Une pour BNP Paribas, une pour ING. Les assureurs néerlandais et allemand Aegon et Munich Re ainsi que la SFPI (la Société fédérale de participation et d’investissement) le véhicule financier de l’Etat belge, consultent les comptes de Fortis.

Surprise pour les candidats. "Au bout de quelques heures d’études et d’analyse, on s’en rendu compte que les informations disponibles étaient très rudimentaires" raconte un participant. Une présentation lacunaire liée à l’urgence de la situation, plaide Fortis. "Ce qui était surtout inquiétant, raconte cette même source, c’est que, de l’aveu même des dirigeants de Fortis, certaines contreparties officielles, liées aux banques centrales, affichaient une attitude très dure à l’égard de Fortis." Décodage: des institutiions ont déjà retiré l’argent qu’elles avaient chez Fortis. Autre élément qui effraye les candidats potentiels: le volume, énorme, du portefeuille CDO, c’est-à-dire les maudits crédits structurés dans lesquels on trouve du subprime.

De plus, le groupe Fortis est d’une complication sans nom. Il faut plusieurs heures avant de comprendre la structure du groupe, les ramifications très complexes des différentes sociétés.

Que dire aussi des produits de la Banque? Mais cela vaut sans doute pour toutes les institutions financières d’aujourd’hui. "Avant, commente un ministre, le patron de la banque comprenait les produits qu’il vendait, le client aussi. Ensuite, le client n’a plus rien compris: le banquier était seul à maîtriser les produits. Aujourd’hui, plus aucun patron ne comprend vraiment les produits de sa banque." C’est le bronx...

Boutade ou pas, il se confirme que Michel Tilmant, le patron d’ING propose de racheter le tout pour...1 euro. Pas uniquement, comme le pensent certains, pour ABN Amro (acheté un an plus tôt par Fortis, Royal Bank of Scotland et Banco Santander pour 24 milliards d’euros). Non, 1 euro pour tout Fortis. On joue au poker. "Michel Tilmant, raconte un ministre, même s’il n’est pas Hollandais, qui sont quand même réputés pour leur franchise voire leur brutalité dans les affaire, en a acquis l’arrogance".

BNP Paribas est un peu, juste un peu, plus généreux et propose 1,50 euro, voire 1,60 euro, par action pour tout le groupe Fortis. C’est en fait dramatique car, même en chute vertigineuse, l’action Fortis valait encore, la veille, 6,53 euros. De plus, les dirigeants de BNP Paribas, qui n’ont rien de Grands Samaritains, exigent que l’on sorte les 40 milliards de produits structurés et que l’Etat prenne en charge la moitié de ce portefeuille pourri.

Les Belges refusent, évidemment. La période des soldes n’a pas encore commencé. Fauchés, oui, mendiants, non.

Un kern se réunit au grand complet, le samedi soir, aux alentours de 21 heures. Y sont invités, le gouverneur de la Banque nationale, Guy Quaden, ainsi que le directeur Peter Praet, qui se lance dans un exposé très pédagogique sur la crise bancaire, les primes, les subprimes. Plusieur découvrent ainsi les produits dit "structurés" et "toxiques". Laurette Onkelinx, Joëlle Milquet, Patrick Dewael suivent attentivement la leçon du professeur Praet. Le silence règne. La stupeur se lit sur les visages. Un consensus se dégage rapidement: l’Etat doit participer cher et vilain au sauvetage de Fortis. Reste à trancher: une nationalisation, partielle ou totale, ou l’adossement à un autre groupe bancaire?

Les discussions au sein de la task force se poursuivent. Une nuit blanche s’annonce. Après plusieurs heures de cogitations, d’analyses, de shémas, on convoque les dirigeants de Fortis... pour peu qu’il en reste. Ceux-ci arrivent à 4 heures du matin au siège de la CBFA.

4 heures du matin ! Une ruse? Ne pouvait-on attendre 7 ou 8 heures du matin? Non. Les négociateurs sont lancés et ils savent que les heures sont comptées. Il faut une solution avant lundi matin. Et on est encore loin du compte. Maurice Lippens y fera sa dernière apparition publique. C’est peu dire qu’on le trouve nerveux, inquiet, livide. Absent. Complètement dépassé par ce qui se passe. Son groupe, son empire n’est plus qu’un château de cartes. Et encore, rien que des valets noirs.

D’ailleurs, ce n’est pas lui qui tient le crachoir: c’est Philippe Bodson, adminstrateur, "le Belmondo de la Finance" selon la belle expression d’un négociateur... et Dominique Lancksweert (de la Morgan Stanley). Ce banquier d’affaires belge a participé à nombre de grands deals en Belgique au cours des vingt dernières années. Il a les qualités requises pour ces défis: un contact facile, une grande force de persuasion et un très bon réseau. Il connaît bien Maurice Lippens et Philippe Bodson, qu’il croise souvent "dans des dîners en ville".

Ils ont en mains une proposition concoctée chez Fortis, un document signé de Maurice Lippens et de Filip Dierckx qui prévoit l’entrée de l’Etat dans le capital de Fortis Banque à hauteur de 49,9 pc via une augmentation de capital. On arrive finalement à un chiffre de 4,7 milliards d’euros - c’est le montant maximum pour le capital autorisé - et l’entrée en force d’adminstrateurs publics (6 sièges au CA).

Certaines sources affirment que les Belges ont consulté tous azimuts pour obtenir des conseils. On évoque - mais il est vrai qu’on ne prête qu’aux riches... - des coups de fil à Albert Frère, non pour qu’il participe à l’opération - il y a longtemps qu’il a fui le monde instable des banques pour des valeurs plus sûres - mais pour qu’il donne son avis. L’Etat belge doit-il monter à 25 pc à 49,9 puis à 50,1 pc ?

Les heures passent. L’aube se pointe.

Dimanche 28 septembre. Yves Leterme rejoint Didier Reynders à son cabinet en compagnie de Peter Praet, Jean-Paul Servais, Olivier Henin, et Koen Van Loo. Il est le directeur de la Société fédérale de participation et d’investissement, le bras financier du gouvernement belge. C’est lui qui injectera les milliards (transférés à partir du Trésor belge) dans les banques pendant toute cette période.

Une discussion plutôt politico-stratégique s’engage. Tous les participants sont d’accord pour dire que l’Etat n’a pas la capacité financière ni, surtout, le management nécessaire pour diriger une banque, la première du pays en l’occurrence. "Sauf à imaginer que le kern est un modèle de corporate governance...", rient-ils tous ensemble. Après avoir injecté des milliards dans Fortis, il faut donc d’urgence s’en retirer. Ok. Mais ce sera sans doute dans un second temps. "Un coït bancaire interrompu" : la fatigue aidant, les blagues des conseillers glissent sous la ceinture.

Le gouverneur de la Banque nationale a fort à faire au sein de sa banque. Les départements "marchés financiers" et "service juridique", deux équipes de choc, sont sur le pied de guerre. Fortis a précisé l’ampleur des liquidités dont elle aura besoin la semaine suivante. Enorme. Gigantesque, himalayesque. Il n’y a plus de mot pour évaluer l’ampleur des besoins de la banque. Car, chaque jour qui suivra, Fortis aura des besoins qui culmineront à 60 milliards d’euros. Oui, chaque jour. On y reviendra.

Mais, ce dimanche, il faut déjà préparer la semaine qui s’annonce épouvantable. Car Fortis sollicite à présent, non plus des crédits "normaux" mais des ELA (Emergency Liquidity Assistance). Or, pour accorder ces liquidités très spéciales (sous la responsabilité du pays concerné), il faut l’accord des quinze gouverneurs des banques centrales et des six membres du directoire de la Banque européenne. Guy Quaden et Jean-Claude Trichet passent leur journée à préparer une conférence téléphonique au sommet pour obtenir cet accord, conférence qui se déroulera dimanche soir dans le bureau du gouverneur.

Jean-Claude Trichet est également invité par le Premier ministre belge à assister à une réunion extraordinaire du conseil de cabinet. Presque tous les ministres ont fait le déplacement. Il n’y va pas par quatre chemins et dit l’ampleur de la crise qui se prépare. Douche froide. Les ministres, restés en peu en dehors du circuit depuis deux jours, n’en reviennent pas. Et posent des questions assez scolaires : qu’est-ce qu’un produit structuré, une entreprise systémique ?... Jean-Claude Trichet semble un peu désarçonné par la naïveté des excellences belges face à la crise qui menace.

L’heure est donc grave et Trichet insiste sur l’absolue nécessité de sauver Fortis. Pour la Belgique. Mais aussi pour l’Europe. Laisser Fortis tomber en faillite serait criminel pour le système financier.

Car, déjà, Dexia frappe à la porte. Axel Miller, le CEO de Dexia, a appelé Guy Quaden pour lui faire part des difficultés qui s’annoncent pour sa banque, indirectement touchée par l’écroulement de l’Hypo Real Estate, en Allemagne. Il a déjà informé Yves Leterme. Mais les milieux politiques qu’il a contactés lui ont demandé d’attendre son tour.

La mobilisation devient peu à peu européenne. Pas au niveau de la Commission, curieusement muette, mais des Etats. Les Luxembourgeois, ayant appris que les Belges vont transfuser Fortis, se pointent, estimant que si la maison mère a des problèmes à Bruxelles, il faut peut-être aussi que l’Etat luxembourgeois intervienne pour donner un peu d’air à la filiale granducale. Décision est prise assez rapidement d’injecter 2,5 milliards d’euros, côté luxembourgeois.

Christine Lagarde débarque aussi. La brillante ministre française des Finances, qui séduit nos ministres belges par ses tailleurs élégants, sa crinière blanche et son assurance hexagonale, est de passage à Bruxelles, où elle préside une réunion de l’Ecofin. Est-elle là pour soutenir l’offre de BNP Paribas sur Fortis ou, déjà, pour évoquer le sort de Dexia ? Sans doute un peu les deux. Mais il est clair que les Français ont les yeux rivés sur Dexia et son management.

Il y a de grands absents, jusqu’à présent, dans cette négociation. Ce sont les Hollandais. Qui attendent, apparemment, qu’on vienne les chercher. Les Hollandais ont été informés des tractations qui se déroulent autour de la dépouille de Fortis. Par qui ? Les Belges ont en tout cas le sentiment que pendant toute la durée des négociations, une "taupe" qui se situe assez haut dans la hiérarchie de Fortis informe les Hollandais de tout ce qui se passe. Peter Praet fait passer le message à Didier Reynders : les Hollandais attendent qu’on leur fasse signe. S’il suffisait de cela... Et l’équipe de Wouters Bos, le ministre batave des Finances, débarque illico à Bruxelles.

Au fil des heures, le malentendu entre Belges et Hollandais grandit. Les Belges expliquent leur montage : ce sera 4,7 milliards pour Fortis Banque. Les Hollandais acceptent de mettre 4 milliards dans Fortis Nederland. Pas plus. En coulisse, ING évoque à présent une offre à 5 milliards pour ABN Amro. Ils savent que les Belges en veulent 10. Donc si l’Etat néerlandais met 4 milliards et ING 5 milliards, on n’est pas si loin du compte. Pas question, disent-les Belges ; les 4 milliards que l’Etat hollandais doit mettre, c’est pour sauver Fortis Nederland. ABN Amro est en dehors de la transaction.

N’empêche : il semble que les Hollandais rentrent chez eux le dimanche soir avec la certitude d’avoir repris ABN Amro. Ce que contestent formellement les Belges.

Le premier sauvetage de Fortis est donc bouclé : les Belges mettent 4,7 milliards, les Hollandais 4 milliards, les Luxembourgeois 2,5 milliards. Toutes les parties, affirme-t-on, tant à la Banque nationale, à la Commission bancaire qu’au gouvernement, signent un document. Lequel ? Pourquoi est-il tenu secret ? On verra cela plus tard. Tout le monde est content.

Mais cela ne durera pas.

A suivre...

Chapitre 7 : La trahison des Hollandais