Reportage à Shymkent (Kazakhstan)

D’apparence, c’est un chantier comme les autres. Pourtant il est le chaînon manquant d’un énorme projet, impliquant l’Asie Centrale, l’Europe, la Chine et la Russie. Un projet qui va accélérer le commerce entre la Chine et l’Europe occidentale et raccourcir de deux semaines le transport des marchandises d’un bout à l’autre de l’ancienne route de la soie.

Ce chantier avance à travers la steppe du Kazakhstan, à coup de bitume, de ciment, d’excavatrices et de rouleaux-compresseurs. Il vise à mettre en grande partie à quatre bandes les routes du Kazakhstan qui se trouvent sur les différentes voies de l’ancienne route de la soie, au nord vers la Russie, au centre vers la mer Caspienne, au sud vers l’Iran et la Turquie.

Modestement, l’ingénieur serbe Branislav Krsmanovic s’occupe du lot n°6 - un tronçon de 24 km, au nord de la ville de Shymkent, pris en charge par la société sud-coréenne Kukdong. "Nous avons commencé à travailler il y a un an" , dit-il. "Le Kazakhstan est un pays énorme. Le tronçon de la route Chine-Europe qui le traverse fait 2000 kilomètres. C’est le plus grand chantier du monde".

Les ouvriers, en majorité kazakhes, travaillent six jours sur sept et doivent affronter les rigueurs du climat continental de l’Asie centrale. "Nous avons 3 à 4 mois à 40 degrés durant l’été et moins 20 degrés durant l’hiver. C’est pour cela que la route que nous construisons est en béton, pas en asphalte. Le béton résiste mieux et, de plus, ne doit pas être entretenu pendant 20 à 25 ans".

A chaque centaine de mètres, les mêmes gestes se répètent: une base de sable et de gravier, ensuite une couche de gravier avec 7% de ciment, enfin, comme couche finale, un mélange de ciment, de sable et de gravier. Il faut sept jours pour que la couche de béton (27 cm) sèche et que le trafic reprenne sur le tronçon ainsi aménagé.

Tous les matériaux viennent du Kazakhstan, y compris le ciment. Et dans un tel chantier, les quantités donnent le tournis: l’entreprise sud-coréenne a besoin de 2500 tonnes de ciment par jour. Son principal souci est la coexistence des travaux avec le flux de camions et de voitures qui continue de circuler sur cette route qui pique au nord vers la Russie. "C’est incroyable", dit l’ingénieur, "mais personne n’avait pensé au fait que le trafic allait continuer pendant les travaux! Nous devons garantir une vitesse moyenne de 40km/heure aux véhicules qui passent à côté du chantier" . Quand les travaux seront terminés, les autorités escomptent que 15000 voitures passeront par cette route chaque jour, à une vitesse moyenne de 120 km/heure.

Le "chantier du siècle" est une affaire surtout asiatique. Très peu d’entreprises européennes ont été sélectionnées. Sur le trajet entre Shymkent et Aralsk, on voit des sociétés azérie, turque, chinoise, iranienne... seule la société italienne Impresa a obtenu un contrat pour un tronçon de 50 km, avant d’être pénalisée pour un retard excessif.

Le chantier de Shymkent doit être terminé pour la fin 2013. Un autre s’ouvrira bientôt pour relier l’ancienne capitale Almaty à la frontière chinoise, à Khorgos. Le tout doit être prêt pour 2017.

Financée à 80 % par la Banque mondiale, la rénovation des routes qui traversent le Kazakhstan s’inscrit dans un méga-projet du Programme de coopération économique de l’Asie centrale (CAREC) mené par la Banque asiatique de développement, les pays de la région et cinq autres organisations financières dont la Banque européenne pour la reconstruction et de le développement (BERD).

L’idée est de renforcer les liens entre les pays en améliorant les infrastructures routières et ferroviaires. Le CAREC a prévu d’améliorer la circulation sur six corridors, dont celui entre l’Europe et l’ouest de la Chine. Car l’ancienne route de la soie n’est pas une voie unique, mais un réseau de routes qui reliaient l’Europe et l’Asie.

Aujourd’hui, les efforts se déploient en trois directions: une voie au nord, passant par la Russie, une voie centrale à travers le Turkménistan et par bateau sur la mer Caspienne, une voie au sud à travers l’Iran, pour le moment délaissée en raison des sanctions contre ce pays.

La voie nordique, via le Kazakhstan et la Russie, dit aussi "Corridor 1b", est d’une importance stratégique pour la Russie qui souhaite accroître ses relations commerciales avec l’Asie.

Le 7 septembre, le président russe Vladimir Poutine a indiqué que l’union douanière constituée par la Russie, le Kazakhstan et le Bélarus, prélude d’une Union économique eurasienne qui interpelle les Européens, devait devenir le moteur d’une intégration étroite avec l’ensemble des pays de l’Asie-Pacifique.