Comment en est-on arrivé là?

Les Chypriotes sont les victimes collatérales du sauvetage de la Grèce et de la solidarité européenne. En effaçant une ardoise de 4,5 milliards d'euros de dette grecque, les banques chypriotes se sont mises en difficulté. Le manque à gagner empêche certaines de ces institutions financières de respecter les nouvelles règles européennes concernant leurs fonds propres, des règles destinées à renforcer la solidité des banques pour éviter le scénario qu'on a connu en 2008. Résultat: ces banques en difficulté se sont tournées vers l'Etat pour obtenir de l'aide. Incapable d'y subvenir lui-même, celui-ci s'est alors tourné vers l'Europe.

A ce jeu de domino s'ajoute un autre problème: économiquement Chypre ne pèse rien de dehors de ses banques. Schématiquement, l'île est une immense banque off-shore où les avoirs étrangers – 40% des 68 milliards d'avoirs sont russes – se comptent par dizaines de milliards. Il est donc très difficile de financer le plan de sauvetage autrement qu'en prenant l'argent là où il est, c'est-à-dire dans les banques. D'où cette idée de ponctionner dans les comptes des Chypriotes, mais aussi des non-résidents. En effet, si les banques chypriotes ont autant contribué à l'endettement grec, c'est parce qu'elles disposaient de ces milliards d'avoirs étrangers.

Sans précédent dans la zone euro mais pas dans l'histoire !

Dire que ce plan de sauvetage pour Chypre constitue une mesure inédite, c'est vrai concernant la zone euro, mais pas au regard de l'histoire confie Bruno Colmant. Des mesures semblables ont été prises à plusieurs reprises en Argentine au début des années 2000 lorsque le pays s'est retrouvé étouffé par sa dette et a décidé de ne plus payer ses créanciers. « Ça s'est aussi passé en Belgique en octobre 44 » ajoute le professeur d'économie à la Vlerick Leuven Gent Management School et à l'UCL « c'était la fameuse opération Gutt ».

Juste après la Libération, le gouvernement devait en effet lutter contre l'inflation. Il fallait réduire la masse de billets en circulation, mettre la main sur l'argent issu de l'économie souterraine qui a tourné à plein régime pendant le conflit et financer la dette publique. Pour y parvenir, on a confisqué une partie de l'épargne et créé une nouvelle monnaie. Chaque Belge pouvait échanger ses anciens francs à hauteur de 2000 nouveaux francs, le reste se trouvant bloqué et à la disposition du gouvernement sous forme de fonds d'Etat.

Cette mesure, très impopulaire à l'époque, a néanmoins eu un effet bénéfique. Elle a partiellement contribué au redressement rapide de la Belgique qui a vu les restrictions et les tickets de rationnement disparaître bien plus vite que chez nos voisins français par exemple.

Le mal est fait

S'il est encore impossible de savoir quelles seront les mesures concrètes qui seront définitivement adoptées dans le cadre de ce plan de sauvetage chypriote – le vote qui devait avoir lieu ce lundi au parlement de l'île a été reporté à demain - « l'annonce aura provoqué un traumatisme long et profond » estime Bruno Colmant. Il s'inquiète « de ce que certains vont percevoir dans d'autres pays... ceux du sud de l'Europe: l'Espagne, le Portugal ou encore la Grèce. Leurs épargnants vont se demander si cela ne va pas leur arriver à leur tour et s'il ne vaut pas mieux, dans ces circonstances, placer son argent à l'étranger ».

« C'est en ça que le mal est fait » commente le professeur d'économie. Concernant la Belgique, Bruno Colmant se veut rassurant: « la situation chypriote ne sera pas transposée dans notre pays parce que dans les pays du Nord de l'Europe, l'épargne des particuliers est tellement abondante qu'elle finance naturellement l'Etat belge sans qu'il y ait le moindre risque d'assèchement de crédit ».