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Comme un mauvais rêve

VINCENT SLITS

Publié le - Mis à jour le

RÉCIT

Le 6 novembre 2001, peu après 21 heures: Ferdinand Chaffart, président du conseil d'administration de la Sabena, entre dans la salle d'un célèbre hôtel bruxellois. Le visage grave, l'homme aux cheveux blancs annonce -sous le crépitement des photographes - ce que toute la Belgique pressentait depuis plusieurs semaines maintenant: le conseil d'administration de la compagnie nationale belge a décidé de faire aveu de faillite. Dans le fond de la salle, un GSM entame les premières notes de la Brabançonne. Tout un symbole.

L'onde de choc est immense. L'émotion s'empare du pays. A l'aéroport de Bruxelles-National, des milliers de Sabéniens se réunissent comme pour exorciser une issue qui pour beaucoup relevait encore une seconde plus tôt de l'impossible. Mais que s'est-il réellement passé durant les dernières semaines de la vie de la Sabena? En rencontrant certains des acteurs - qui ont vécu les événements de l'intérieur mais témoigné de manière anonyme - `La Libre´ a tenté de reconstituer le film des événements.

Remontons à fin septembre 2001. Chaque jour qui passe renforce alors un peu plus les inquiétudes de Christoph Müller sur l'état de santé de la Sabena. Le patron allemand de la Sabena -un homme de chiffres - le sait mieux que personne: si rien n'est fait rapidement, le risque est réel de voir la Sabena tomber en faillite. D'autant que les murs se lézardent chez Swissair, victime de sa boulimie d'acquisitions et d'une gestion défaillante. Il faut donc agir sans tarder et préparer un scénario de relance si le pire venait à se produire. Dans le plus grand secret, Müller met sur pied un groupe de travail. Nom de code: Butterfly. Membres: Christoph Müller lui-même mais aussi Jean-Louis Herremans, directeur financier, Tony Jossa, directeur du personnel, et Mark Dunkerley, directeur des opérations aux Etats-Unis. Objectif: créer au départ de la DAT -la filiale régionale de la Sabena - une activité aérienne, délaissée du passif financier et social de la Sabena et susceptible de prendre le relais de Swissair. Müller ouvre son carnet d'adresse, il téléphone aux dirigeants d'Air France, de British Airways, de Lufthansa et d'American Airlines. Mais le contexte est peu porteur. Air France décline rapidement l'invitation, Lufthansa s'intéresse de près à la place de Bruxelles mais adopte une attitude d'attente. L'intérêt est réel chez American Airlines mais la compagnie -obligée de réduire la voilure après attentats du 11 septembre- à d'autres chats à fouetter. Reste British Airways (BA) : des contacts discrets ont lieu à Londres entre Christoph Müller et Sir Rod Eddington, patron de la compagnie britannique.

Pendant ce temps, Ferdinand Chaffart harcèle Mario Corti, patron de Swissair. Il lui envoie courrier sur courrier, lui téléphone presque tous les jours. Histoire de rappeler à Swissair ses obligations et sa promesse de recapitaliser la Sabena à hauteur de 125 millions d'euros. Pourtant, des rumeurs alarmantes proviennent de Zurich: Swissair serait au bord du dépôt de bilan, les grandes banques de la place ayant décidé de couper les robinets. A Bruxelles, on refuse pourtant encore d'envisager le pire. Pourtant, les mauvais présages s'accumulent. Le samedi 29 septembre, soit deux jours seulement avant la date prévue du versement d'une première tranche de capital par les Suisses, Christoph Müller reçoit à 21 heures un coup de fil des plus inquiétants. Il émane de Erik Follet, en charge de l'opérationnel. Ce dernier annonce à Müller que Swissair est en train de préparer dans le plus grand secret une opération de grande envergure de transfert de ses actifs vers sa filiale régionale Crossair. Le sang du patron allemand ne fait qu'un tour. Une réunion de crise est organisée le soir même au 16 rue de La Loi. On y retrouve Christoph Müller et Ferdinand Chaffart mais aussi Luc Coene, chef de cabinet de Guy Verhofstadt, mais aussi Rik Daems, ministre de tutelle et Charles Louis d'Aremberg, son chef de cabinet. Au programme: dresser la liste des priorités au cas où Swissair reviendrait sur sa parole. Le lieu choisi pour cette réunion mais aussi pour les suivantes ne relève pas du hasard. Car depuis la fin 2001, la gestion du dossier Sabena échappe à Rik Daems, jugé décidément trop complaisant vis-à-vis des Suisses. A certains moments, on frise le ridicule, le ministre VLD devant lever le doigt... pour prendre la parole.

Dimanche, 30 septembre: Ferdinand Chaffart est formel: `Les Suisses paieront. J'ai mes garanties´, dit-il à ses collaborateurs. Il ne sait pas que Jacques Meyers, l'avocat du gouvernement, a quelques jours plus tôt discrètement informé Verhofstadt et Daems que les Suisses ne paieront pas. Le lundi 1er octobre, c'est donc la douche froide: Swissair dépose le bilan. Le Premier ministre est averti par un simple fax... Pour les observateurs du dossier, il n'y a désormais plus le moindre doute: la Sabena est `cliniquement morte´. L'annonce venue de Zurich fait l'effet d'une bombe atomique dans le ciel belge, à l'intérieur de l'entreprise mais aussi dans le monde politique. En interne, un haut cadre de la Sabena dresse une photo de Mario Corti auquel il ajoute une petite moustache carrée... Un geste excessif mais qui en dit long sur l'ambiance qui règne alors dans les couloirs de la Sabena et sur l'ampleur du ressentiment vis-à-vis de Swissair. Pourtant, la vision des avions à la croix blanche cloués au sol et la pagaille monstre dans le ciel suisse redonnent du baume au coeur des `opérationnels´ de la compagnie belge. Ils y voient comme une revanche. Mais chez Sabena House, ce concordat de Swissair fait souffler durant deux semaines un vent de panique. Car selon une clause du contrat relatif à l'AMP (Airline Management Partnership, la société commune basée à Londres et mise en place par Sabena et Swissair pour harmoniser les stratégies commerciales et marketing des deux compagnies), si un des deux partenaires bat de l'aile, l'autre est censé reprendre à sa charge l'ensemble du personnel de l'AMP. La Sabena se trouve alors devant la perspective de devoir prendre du jour au lendemain à sa charge 650 personnes supplémentaires! Un terrain d'entente est trouvé avec Swissair: la Sabena évite le crash mais le répit sera de courte durée.

Dans la nuit du 2 au 3 octobre, dans la foulée du dépôt de bilan de Swissair, le conseil d'administration de la Sabena introduit une requête en concordat. `Mentalement, les membres du conseil d'administration sont acquis à partir de ce moment-là à l'idée que les jours de la Sabena sont comptés´, nous explique un proche du dossier. Certains des administrateurs -Philippe Wilmes en tête- sont pétrifiés à l'idée de poser le moindre acte qui pourrait engager plus tard leur propre responsabilité. Le mot d'ordre est à la prudence. Le monde politique belge, lui, reste à distance. Dépité par les grèves à répétition déclenchée par les pilotes, Guy Verhofstadt n'a qu'une obsession: que tout ce dossier ne perturbe pas trop la présidence belge de l'Union européenne. Décidément, cette Sabena agace le VLD pour qui l'aéroport de Bruxelles-National est bien plus stratégique que cette Sabena coûteuse et dont le personnel est incapable de s'adapter à un environnement concurrentiel. Il faut en finir une fois pour toute.

Le 8 octobre, une équipe de Mc Kinsey débarque dans les couloirs de Sabena House. Stupeur du côté de la direction de la Sabena qui se demande qui a donné un mandat à ce consultant et qui va payer la note!

Une semaine plus tard, soit le 15 octobre, les administrateurs se donnent à nouveau rendez-vous. Christoph Müller explique aux administrateurs que Virgin Express mais aussi le tandem Hasson/Gutelman ont montré de l'intérêt pour certains actifs de la Sabena. Mais un obstacle bloque toute opération: en cas de reprise de certaines activités, le personnel exigerait d'être repris avec les mêmes avantages que ceux dont ils bénéficient à la Sabena. Inacceptable aux yeux des repreneurs éventuels! Lors de ce même conseil, Christoph Müller confie une mission délicate à Willy Buisse, ancien membre de la direction de la Sabena: préparer en toute sécurité un plan de retour à Bruxelles-National de tous les avions de la flotte avant la déclaration de faillite. La Sabena n'ayant pas les moyens de financer un plan social, un groupe de travail est mis en place par le gouvernement pour gérer cette problématique. Mais très vite, Tony Jossa, directeur du personnel de la Sabena, acquiert la conviction que l'Etat entend mettre le minimum sur la table. Sa perplexité gagne au fil des réunions où Rik Daems et Laurette Onckelinkx se renvoient la balle. Une situation de blocage qui provoquera, fin octobre, une grosse colère de Christoph Müller jugeant l'attitude du gouvernement belge `irresponsable´.

Pendant ce temps, la mobilisation est générale en Suisse pour tenter de recréer rapidement une nouvelle compagnie sur les cendres de la Swissair mourante. Les cantons, les grandes banques et les grandes multinationales délient les cordons de la bourse. En Belgique, rien de tout cela, le monde économique reste au balcon. Le 26 octobre 2001, Patrick du Bois -en accord avec Christoph Müller et Tony Jossa- prend sa plume et publie notamment dans `La Libre´ un appel aux forces vives du pays. Une initiative très mal accueillie par Luc Coene qui agacé téléphone le lendemain matin à Christoph Müller. Mais visiblement, la sortie du secrétaire général de la Sabena a ouvert le débat. Dans la plus grande discrétion, une poignée de grands patrons se réunissent pour réfléchir à l'après-Sabena. Parmi eux, on retrouve Maurice Lippens (Fortis) et Etienne Davignon (Société Générale de Belgique) qui deviendront quelques semaines plus tard les `parrains´ de SN Brussels Airlines.

Le vendredi 2 novembre marque la fin des derniers espoirs de la Sabena. Christoph Müller reçoit un message de... Rod Eddington, patron de British Airways. `British Airways nous a fait savoir à ce moment-là qu'il était hors de question pour elle de venir à la rescousse de la Sabena. La compagnie britannique avait une peur bleue de voir dégringoler son cours si les contacts avec Sabena faisaient l'objet d'une fuite dans la presse´, nous explique un membre du dernier conseil d'administration. Cette dernière piste étant restée vaine, Anne Spiritus-Dassesse, présidente du tribunal de commerce de Bruxelles, lance un ultimatum clair aux administrateurs de la Sabena: s'ils ne prennent pas les devants en faisant aveu de faillite d'ici au 6 novembre, la justice s'en chargera.

Le conseil d'administration de la Sabena est coincé. La mise à mort est programmée le 6 novembre 2001, histoire d'éviter un chaos durant les vacances de Toussaint. Le dernier conseil d'administration de l'histoire de la Sabena est convoqué à 18 heures précises. Il faut aller vite, un conseil d'entreprise est convoqué dans la foulée, puis une conférence de presse. Lieu du rendez-vous: Sabena House, l'Hof ter Muuschen étant occupé par les membres du personnel de la compagnie belge. Mais nouveau rebondissement: quelques heures seulement avant le conseil d'administration, Pierre Klees, patron de l'aéroport, téléphone à Patrick du Bois. `Il faut éviter à tout prix de tenir ce conseil à Sabena House. Ce serait perçu par le personnel comme une véritable provocation. Je crains pour la sécurité de l'aéroport. Il faut tenir votre réunion à un autre endroit´, lui dit-il en substance. La course contre la montre est alors entamée pour trouver un endroit susceptible d'accueillir les administrateurs. Le choix se porte sur l'Holiday Inn de Diegem. Pour rassurer les gestionnaires de l'hôtel, Patrick du Bois paie d'avance la location de la salle avec sa carte de crédit. L'ambiance au conseil d'administration? `Il y avait un mélange de tristesse et de soulagement. Nous avions tous le coeur gros mais nous savions que la faillite était la seule issue possible´, explique un proche du dossier. Outre l'aveu de faillite, le conseil d'administration se penche sur la question du transfert des `slots´ de la Sabena à sa filiale DAT, condition indispensable au redéploiement d'une activité aérienne. Tout cela se fait sous l'oeil vigilant des commissaires aux sursis, nommés par Anne-Spiritus Dassesse. Enfin, les administrateurs placent l'Etat, actionnaire majoritaire de la Sabena, devant ses responsabilités: il faut accoucher d'un plan social digne de ce nom pour les milliers de Sabéniens qui resteront sur la touche.

Peu après 21 heures, la nouvelle est officielle: la Sabena est en faillite. L'émotion est énorme pour le personnel qui assure le dernier vol en provenance de Cotonou. Des milliers de Sabéniens se réunissent à Bruxelles-National où l'on chante et danse pour éviter de pleurer. Le management lui est aux abonnés absents, les services de sécurité de la Sabena et la gendarmerie ayant donné la consigne de ne pas se montrer. Quant aux syndicats, ils négocient jour et nuit au cabinet Onckelinkx. `La Belgique nous a abandonnés´, lâche un pilote les larmes aux yeux. Rideau sur plus de 75 ans d'histoire d'une compagnie mythique.

© La Libre Belgique 2002

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