Ancien délégué syndical, Guy Raulin a travaillé près de quarante ans sur le site de Caterpillar à Gosselies. Il a écrit un ouvrage sur le fonctionnement de l’entreprise.

Vous notez, dès votre arrivée dans les années 70, une différence de mentalité forte entre les ouvriers et la direction.

Oui, Caterpillar, c’était le cow-boy américain qui débarque dans la tradition syndicale de Charleroi. Ils ne savaient pas très bien où ils étaient et pour eux, les syndicats étaient inutiles. On a eu des frictions en permanence, surtout au début. Mais ces tensions se sont un peu décrispées quand Caterpillar a commencé à nommer des directeurs francophones.

Qu’est-ce qui vous a frappé dans la gestion de Caterpillar à Gosselies ?

Bizarrement, je dirais la transparence. Les Américains ne cachent rien, tout est publié, les chiffres sont publics. Ils sont très concrets et clairs : s’ils vous virent, ils vous appellent et c’est "au revoir". Quand ils sont installés dans un pays, ils sont aussi très légalistes. Ils ne vont rien faire de plus que ce que la loi n’oblige, mais ils vont le faire. C’est pour cela qu’ils n’ont pas prévenu le monde politique de la fermeture de Gosselies avant le conseil d’entreprise. La procédure Renault est claire : la priorité est donnée au conseil d’entreprise.

Leurs mécanismes fiscaux ont-ils aussi toujours été légaux ?

Oui, leurs montages sont légaux. En Belgique, ils ont reçu des cadeaux publics, bénéficié des intérêts notionnels, des avantages fiscaux du tax shelter,… qui leur permet d’être très loin de payer les 33 % d’impôts sur leurs bénéfices réels. Ceci dit, Caterpillar est en procès aux Etats-Unis pour des affaires de "rulings" opaques. Ce qui est très contestable, c’est que depuis 2001, ils ont totalement vidé l’usine de Gosselies.

Que voulez-vous dire par là ?

Physiquement rien n’a changé. Mais juridiquement, Caterpillar Belgique n’est plus propriétaire ni de son stock, ni de ses matières premières, ni de son matériel roulant, ni de ses machines, ni de ses meubles. Tout appartient désormais à Caterpillar en Suisse. Genève a tous les pouvoirs pour négocier avec les fournisseurs, avec les clients de Gosselies. En 2005, 195 millions d’euros de dividendes ont subitement quitté la Belgique pour la Suisse. Année après année, on a fragilisé le site de Gosselies.

Ce transfert vers la Suisse a-t-il eu lieu pour des raisons fiscales ?

On ne peut que l’imaginer. A l’époque, la direction nous avait expliqué qu’ils passaient par la Suisse pour répondre à une loi américaine voulant favoriser le retour de capitaux vers les Etats-Unis.

Donc l’argent de Caterpillar en Suisse part ensuite aux Etats-Unis ?

Les comptes en Suisse, vous ne les trouverez jamais. Mais oui, fatalement cet argent est rapatrié vers la maison-mère dans l’Illinois. Mais avant d’arriver là-bas, il passe par une série de filiales installées dans des paradis fiscaux, tels que les Bermudes ou le Delaware (NdlR : Etat américain à très faible imposition). Caterpillar a monté cette nouvelle structure fin 2010, et je n’ai pas été informé d’un changement depuis. C’est de la pure ingénierie fiscale : il n’y a aucune production dans les Bermudes ou dans le Delaware. Vu cette structure, obligatoirement les bénéfices belges de Caterpillar passent par des paradis fiscaux avant d’atterrir aux Etats-Unis.

Vous dénoncez aussi la gestion très financière de l’entreprise…

Depuis ses débuts, Caterpillar annonce avec fierté que jamais il ne diminuerait ses dividendes par action et il a tenu ses promesses. En 2009, les Américains ont même payé davantage de dividendes que ce qu’ils avaient gagné. L’idée est de choyer l’actionnaire afin que l’entreprise soit considérée comme fiable et stable en Bourse. Mais la logique de ce système va, un jour, atteindre ses limites. C’est l’histoire de la Tour de Babel. Comment peut-on garantir des dividendes en perpétuelle croissance alors que les bénéfices sont, surtout dans ce secteur, cycliques ? Cela va forcément "clasher" à un moment. En 2016, Caterpillar va être mis sous pression pour dégager davantage de bénéfices, ce qui explique sans doute ces restructurations.

Caterpillar a pourtant investi 150 millions d’euros à Gosselies ces dernières années.

Ce montant correspondait à la mise aux normes environnementales TER4 visant à réduire le niveau de pollution des moteurs industriels en Europe et aux Etats-Unis. Cela a cassé Gosselies : l’Afrique et le Moyen-Orient, marché traditionnel de l’usine belge, ont préféré acheter des moteurs moins chers et non soumis à cette norme en Chine.

Croyez-vous à un éventuel repreneur du site de Gosselies ?

Un repreneur direct est impossible. Caterpillar ne va jamais vendre à l’un de ses concurrents et les machines sont sous licence. Personne n’aura l’autorisation de fabriquer des engins "Caterpillar". Mais sur le site, il y a aussi d’énormes hangars qui sont vides et disposés à toute activité industrielle.

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