Correspondant en Allemagne

La Justice s'attaque au grand scandale de corruption qui secoue Siemens. Devant le tribunal de grande instance de Darmstadt vient de s'ouvrir le procès contre deux managers accusés d'avoir soudoyé des dirigeants du groupe italien Enel.

D'autres procès concernant les fameuses caisses noires de la division Com vont suivre. Les parquets enquêtent aussi en Suisse, au Liechtenstein, en Grèce, en Italie et en Hongrie.

Hier à Darmstadt, l'un des deux accusés, un ex-ingénieur de la construction âgé de 73 ans, est d'emblée passé aux aveux : il a admis avoir participé au paiement de 6 millions d'euros à deux managers d'Enel entre 1999 et 2002, mais il affirme avoir agi sur ordre de ses supérieurs. En contrepartie Enel avait passé au groupe de Munich des commandes d'un volume de 340 millions d'euros pour des turbines de centrales électriques. Comme Siemens est impliqué comme tiers dans le procès, il devra rembourser à l'Etat allemand le gain réalisé dans l'opération en cas de condamnation.

Un "marécage"

L'affaire deviendra plus critique pour la direction de Siemens quand on fera le procès aux ex-dirigeants de la division Com, pas avant 2008. Depuis novembre dernier, le parquet de Munich a interrogé plusieurs dizaines de responsables; ceux qui avaient été arrêtés ont été relâchés après avoir fait des dépositions. Le parquet a d'abord évalué le dommage à 200 millions d'euros, puis Siemens a fait état de factures douteuses de consultants d'un volume de 420 millions. La division Com avait institué en Suisse, en Autriche et au Liechtenstein un savant système de caisses occultes qui avaient servi à acquérir des commandes à l'étranger moyennant le paiement de pots-de-vin. En avaient profité le président décédé du Nigeria Sani Abacha, des managers des Jeux olympiques d'Athènes de 2004, des dirigeants de sociétés de télécommunications d'Indonésie, de Malaisie, d'Arabie Saoudite, etc.

La question est de savoir à quel niveau le système financier illégal a été mis en place. Tant Heinrich von Pierer, président du directoire de Siemens jusqu'en décembre 2004, que son successeur Klaus Kleinfeld prétendent n'avoir rien su. En tout cas Thomas Ganswindt, ancien chef de la division Com qui siégeait au directoire central, a avoué avoir été au courant. L'ex-directeur financier Hans-Joachim Neubürger, qui a été interrogé par le parquet, dit que non. A l'assemblée générale du 25 janvier les dirigeants ont dû encaisser de durs reproches. Chose inouïe : seulement 66 pc des actionnaires ont approuvé le comportement de von Pierer, l'actuel président du conseil de surveillance, et 71 pc celui de Kleinfeld. Ce dernier veut "extirper le mal par la racine" .

Depuis décembre, des experts américains de Debevoise et Deloitte contrôlent les paiements incriminés. La tâche est tellement vaste que Kleinfeld a soupiré récemment : "Je ne connais ni l'étendue ni la profondeur de ce marécage."