Entretien

Henri de Castries, président du directoire du groupe Axa, évoque la crise financière et ses leçons.

La crise a éclaté voilà un an. Comment le groupe Axa a-t-il traversé la tempête ?

Comme tout le monde, Axa a souffert de la crise. Une partie de notre métier consiste à prélever des commissions sur les actifs que nous gérons pour le compte de nos clients. Lorsque la valeur de ces actifs baisse significativement, ce qui a été par exemple été le cas des actions, nos marges se réduisent mécaniquement. Mais quand on se compare au reste du marché, nous avons mieux résisté que la plupart de nos compétiteurs. Dans cette crise, Axa est toujours resté profitable. Nous n’avons pas perdu d’argent en 2008 et nous n’avons demandé de l’aide à personne alors que de très nombreuses institutions ont été amenées à solliciter ou à accepter des aides publiques. Certains assureurs ont pourtant eu de très gros problèmes.

Et pourquoi pas vous ?

Dans les métiers d’assurance et de gestion d’actifs, quand on reste dans son métier, on ne court pas vraiment de risque systémique. Nous, nous sommes bien restés dans nos métiers en conservant des approches prudentes, ce qui nous a permis d’éviter les écueils que tout le monde n’a pu éviter. Deuxièmement, le modèle de développement de nos opérations a plutôt bien résisté; même si nous avons parfois dû prendre des mesures de correction.

L'optimisme est aujourd'hui revenu grâce à un frémissement de reprise économique. Partagez-vous cet optimisme ?

Le fait que les choses aillent mieux depuis quelques mois ne signifie pas que tous les déséquilibres ayant conduit à la crise aient été réglés. Aussi longtemps qu’ils n’ont pas été réglés, il faut rester prudent. Il me semble qu’il y a trois problèmes majeurs. Il y a un consommateur américain qui n’épargne pas assez. Il y a ensuite un épargnant chinois qui ne consomme pas assez. Et il y a des gouvernements européens qui dépensent trop. Lequel de ces trois problèmes a été réglé ? Aucun. Cela étant, la réaction des gouvernements et des banques centrales dans cette crise a été appropriée et efficace. Mais c’était une réaction pour éviter que le pire ne se produise. Il faut maintenant travailler sur les réformes structurelles qui vont permettre de répondre aux vraies raisons de la crise, pas simplement se contenter d’injecter de la liquidité pour faire en sorte que le malade survive.

Le malade, justement, semble avoir la mémoire courte. Que pensez-vous de la polémique sur le bonus des traders ?

Il faut remettre la polémique dans son contexte. Il ne me semble pas anormal que les gouvernements qui ont quand même évité l’effondrement du système bancaire aient leur mot à dire sur la manière dont ce système travaille à l’avenir ou sur le comportement des acteurs. Il me semble tout à fait normal que l’on s’interroge sur les pratiques de rémunération, et notamment de savoir si elles ne favorisent pas des comportements spéculatifs de court terme. Une des raisons de la crise, au-delà des déséquilibres macro-économiques, c’est aussi le fait que depuis quelques années, tous les systèmes ont été dirigés ou orientés vers l’immédiateté, et qu’en faisant cela, on a créé une volatilité très importante dans le système. Et qui dit volatilité dit risque de dérapage ou risque de cassure. Si vous regardez ce qu’ont fait notamment les réglementations comptables, elles ont poussé au court-termisme, en confondant la transparence et l’immédiateté. Il me semble assez sain qu’on finisse par se dire que tout ceci est artificiel et dangereux et qu’il faut avoir des systèmes de mesure qui privilégient un peu plus le long terme et la stabilité. C’est vrai en matière comptable, c’est vrai en matière de rémunération.

Les consommateurs rognent sur leurs dépenses en période de crise, y compris d'assurance. Comment, malgré tout, augmenter le chiffre d'affaires et les bénéfices ?

C’est un secteur qui, comme tous les autres, est en recherche permanente de compétitivité. La crise change-t-elle les choses ? C’est peut-être un peu plus difficile à court terme, mais cette crise redémontre l’intérêt, voire la nécessité des produits d’assurance pour les consommateurs. Prenez le cas de l’épargne, il y a énormément de clients qui vont comprendre qu’ils n’ont pas suffisamment épargné pour aborder la retraite dans de bonnes conditions matérielles et que la baisse des marchés a plutôt aggravé leur situation. Plutôt que d’essayer d’épargner par eux-mêmes, ils ont plutôt intérêt à trouver des produits qui leur offrent certaines garanties. Quand les marchés montaient, les gens, surtout aux Etats-Unis, venaient nous voir en nous demandant à quoi servaient les garanties que l’on donnait sur certains produits. Croyez-vous qu’ils tiennent le même discours aujourd’hui ? Une des raisons pour lesquelles nous avons perdu de l’argent aux Etats-Unis l’année est que nous avons fait bénéficier nos clients des garanties que nous leur avions vendues lorsque les marchés montaient. Les assureurs sont des amortisseurs de crise. Nous sommes donc plus nécessaires que jamais.