Au départ est la malle. Facile à transporter avec son couvercle plat et sa structure en peuplier sur laquelle est tendue une toile. A l'extérieur, des coins, poignées et équerres en métal, des lattes de hêtre fixées par des rivets. A l'intérieur, des casiers. La malle Vuitton est née. Elle va évoluer au même rythme que les voyages. Wardrobe (1875), malle cabine, malle aéro, Steamer Bag (à l'origine, en 1901, un sac à linge sale), Keepall (l'ancêtre du sac de voyage souple né en 1930) et consorts sont encore et toujours fabriquées à Asnières.

C'est en 1859, cinq ans après l'ouverture de sa première "maison de commerce" au 4, rue Neuve des Capucins, à Paris, que Louis Vuitton décide de transférer son atelier devenu trop exigu en dehors de la capitale. Il trouve son bonheur à Asnières : de l'espace, pas trop cher, près de la Seine, de Paris aussi. Structure métallique, poutrelles rivetées à la Eiffel, il fut le seul et unique atelier Vuitton jusqu'en 1977.

Près de 150 ans plus tard, l'atelier est toujours en activité. Agrandi (4 500 m2), il ceinture presque la maison de famille qui se retrouve au centre de l'îlot. Il suffit de franchir la porte - très discrète - du n°18 de la rue... Louis Vuitton. Au sous-sol, les bois sont entreposés et séchés (entre 3 et 12 ans). Du peuplier d'abord, léger, qui repousse les insectes et ne craint pas l'eau. Du bois d'okoumé ensuite, d'origine africaine. Les deux se complètent pour former le fût de la malle, son ossature et son aménagement intérieur. Des artisans - plutôt que des ouvriers - s'affairent précisément à ajuster un fût et doublent le bois d'une toile de coton.

Exit points noirs et piqûres

Plus loin, dans une autre salle, le maître peaucier vérifie les cuirs qui arrivent de chez le tanneur, du cuir tanné et teinté ou du cuir de vache naturel. Le cuir doit être sans défaut apparent : points noirs, trous, marbrures, cicatrices et rides sont bannis. Les piqûres de moustiques itou. C'est pourquoi les vaches sont originaires de pays du Nord de l'Europe (dont la Belgique) où il y a moins de moustiques que dans le Sud, CQFD. "C'est là aussi que se niche le luxe , affirme le guide, dans la qualité, impeccable, des produits." D'ailleurs pour le premier choix, seulement 67 pc des peaux sont utilisées.

Celles-ci sont ensuite entreposées dans une pièce où l'humidité atteint 80 pc, de quoi maintenir leur souplesse, avant de gagner l'atelier de découpe. Là, d'autres artisans placent, à l'oeil, leur emporte-pièce métallique de façon à utiliser la peau au maximum. La machine presse l'ensemble et découpe le morceau à l'intérieur de l'emporte-pièce. Ah oui, chez Vuitton, on n'emploie que la fleur de cuir, entendez le derme. L'épiderme est enlevé par le tanneur et les tissus sous-cutanés - la croûte de cuir, "du cuir de moins bonne tenue" - sont ici éliminés. On découpe le cuir en deux dans le sens de la longueur, on jette la croûte et pour redonner une structure au cuir, "on ajoute une pièce de coton intissé de belle qualité" . C'est, dit le guide, "le luxe même dans les parties que l'on ne voit pas" . On peint ensuite la tranche du cuir au pinceau, trois fois de suite, avec un nettoyage entre chaque couche. Etape après étape, la pièce est agréée avant de poursuivre son parcours...

Commandes spéciales

Il y a la toile aussi. Dès 1854, Louis Vuitton décide d'habiller ses malles de toile enduite, très résistante. Trianon, à deux rayures, damier (1888) ou Monogram (1896) selon la chronologie de leur apparition.

Plus loin encore, des sacs de la collection automne-hiver 2007 sur lesquels travaille un certain Pierre Louis Vuitton, le fils de Patrick Louis (voir le "Face et Profil" dans "La Libre Entreprise") . Ils vont bientôt être vendus. Sur réservation dans les magasins Vuitton. L'idée ? Créer un événement avec, pour chacune des deux collections de vêtements annuelles, quelques modèles de sacs en série limitée.

Et puis viennent les commandes spéciales, le nec plus ultra de la maison. Soit l'aménagement d'un modèle existant, soit une création ex nihilo. Les commandes arrivent du monde entier et, toutes, ont une histoire. "Il y a deux règles , précise un responsable, il faut que ce soit un bagage et c'est nous qui décidons du design et de l'esthétique." Et un bagage doit rester transportable par deux personnes. Si ce n'est pas le cas, c'est un meuble. Exemples : la malle spécialement conçue pour un collectionneur de montres, à glisser dans un coffre-fort, la malle pour les iPods de Karl Lagerfeld ou pour la chaîne hi-fi de Sofia Coppola. Ou la malle "1 000 cigares" qui, légèrement modifiée, est devenue une pièce du catalogue.

Les produits qui sortent d'Asnières peuvent notamment rejoindre "la" boutique Louis Vuitton, celle des Champs-Elysées, véritable maison, qui a rouvert, après transformations, en octobre 2005. Les responsables de la marque voulaient avoir à Paris le plus grand magasin du monde pour rappeler que Vuitton est une marque française. De luxe...

© La Libre Belgique 2007