Davignon: "La perception de la réalité compte plus que la réalité"

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Yves Cavalier et Olivier le Bussy

Publié le - Mis à jour le

Davignon: "La perception de la réalité compte plus que la réalité"
© Christophe Bortels
Entretien

Avez-vous l’impression que la crise de la zone euro échappe à tout contrôle, en dépit des mesures prises par les dirigeants européens pour la stabiliser ?

Permettez-moi de faire un retour en arrière. Quand le traité de Maastricht (qui institua l’union monétaire, en 1992 - NdlR) a été adopté, les analystes, anglo-saxons surtout, partaient du principe qu’une union monétaire sans union politique était condamnée à échouer. Il faut ensuite rappeler que les dix premières années ont été un succès, qu’on ne souligne pas assez : stabilité monétaire, croissance raisonnable pour des pays matures et création de beaucoup d’emplois. Dans ce contexte, deux imperfections ont été occultées par ce succès. Un : on a toujours pensé que les marchés surveilleraient toujours la situation de la zone euro, comme ils surveillaient les Etats individuellement. Ce clignotant a cessé de fonctionner

Deuxième élément, plus important encore : les Etats de la zone euro, compte tenu de cette situation sans nuage, n’ont pas inclu la dimension macroéconomique de l’union monétaire que la Banque centrale européenne ne peut pas gérer. Ça a conduit au premier coup de canif dans Maastricht, quand Paris et Berlin n’ont pas respecté le pacte de stabilité et que les autres n’ont rien dit. Le deuxième coup de canif était politique quand les Suédois, qui rencontraient les conditions d’accession à l’union économique et monétaire, ont décidé de ne pas y entrer - alors qu’à part les Danemark et le Royaume-Uni, tous les Etats membres étaient obligés par le traité. Ce n’est pas passé inaperçu.

Si l’on vous comprend bien, la crise résulte d’un manque de volonté politique.

En effet, les Etats membres n’ont pas accepté les conséquences qui découlent de leurs obligations fondamentales. On reporte à demain ce qui est difficile. Le débat sur la gouvernance économique existe de longue date, mais a été laissé en latence. La zone euro a résisté à la crise financière, dans un premier temps. Les gouvernements européens ont pris des mesures pour que la crise bancaire ne se mue pas en crise financière et monétaire. Mais le problème de l’absence de gouvernance économique est revenu sur le tapis et l’on s’est rendu compte que la zone euro ne disposait pas d’outils institutionnels. La BCE et l’Eurogroupe existent, mais pour avoir une valeur juridique, les décisions doivent se prendre à vingt-sept, ce qui pose certains problèmes. Arrive alors la crise grecque qui provoque une crise monétaire. On se rend compte que les marchés et les Etats ont été roulés par la vérité de la situation grecque.

L’Europe s’est laissée bernée avec son consentement : les statistiques économiques fournies par Athènes étaient sujettes à cautions de longue date…

C’est de la négligence. On n’a pas réalisé que compte tenu du fait qu’on a globalisé les choses, la dette grecque est aussi la nôtre. Il faut venir en aide à quelqu’un qui nous a trompés, mais on n’a pas le choix. Ça a pris du temps, trop, mais sans doute ne pouvait-on pas faire autrement tant c’était inattendu. On constate ensuite que l’on ne dispose pas des instruments nécessaires. Il faut trouver une formule juridique compliquée, s’ouvre un débat stupide sur le fait que le Fonds monétaire doit ou non intervenir Bref, ça finit par se régler. On admet qu’on a fait quelque chose d’ad hoc (le mécanisme de soutien de la zone euro doté de 750 milliards d’euros, NdlR) et on pense à pérenniser le système. Vient la question soulevée devant la cour constitutionnelle allemande : un mécanisme permanent nécessite une base juridique qui n’est pas dans le traité. Donc il faut prendre une précaution en changeant le traité, dit Mme Merkel. Ce n’est pas populaire, mais les marchés ne croient que les Allemands. Et à la difficulté de mettre en place cette structure permanente, se greffe un nouveau problème, celui de l’Irlande et de ses banques, tout à fait différent de celui de la Grèce.

Ça pèse quand même fameusement sur les finances publiques de l’Irlande…

Quand on a aidé les banques, on a pensé qu’elles s’en sortiraient. Ce n’est pas le cas en Irlande - ce qui, entre parenthèses, est incompréhensible, puisqu’elles avaient passé le "stress test" - et de facto, la dette des banques devient celle de l’Etat. Les Irlandais disent d’abord qu’ils ne veulent pas d’aide. Evidemment, les observateurs n’ont pas cru qu’ils s’en tireraient seuls. De plus la revendication allemande de punir le coupable (les détenteurs privés d’obligations d’un Etat en défaut de paiement - NdlR) complique tout. Avant qu’un programme d’aide ne se développe, il faut d’abord déterminer la sanction. Ce n’est pas réaliste et ça affole les marchés. Jamais je n’ai connu une situation ou vous négociez sous le contrôle du marché. Or, tous les jours, celui-ci a une opinion sur votre capacité à faire ce que vous dites que vous allez faire. Cela pèse sur le contenu de la négociation.

Et conduit à des prophéties qui se réalisent toutes seules. Le Portugal sera inévitablement le prochain sur la liste des pays à secourir ?

Les décisions que l’on a réalisées au préalable ne pèsent plus, le doute subsiste. Est-ce que le Portugal pourra s’en sortir sans aide ? Oui, sans doute. Mais si les marchés ne le croient pas, la réponse est non. Nous ferons, coûte que coûte, ce qu’il faut pour sauver l’euro, mais il faudra persuader le marché que parier sur l’échec n’est pas une bonne politique.

Ce qui est sur la table en matière de bonne gouvernance économique va dans la bonne direction ?

La perception de la réalité est plus importante que la réalité. Ça va dans la bonne direction, mais il faut que ce soit considéré comme crédible par l’œil sceptique de l’observateur extérieur. Nous payons le prix de notre négligence passée par la perte d’une partie de notre crédibilité.

La stabilité de l’Union monétaire dépend-elle d’une plus grande intégration politique européenne ?

Il faut d’abord tirer du traité de Lisbonne tout ce qu’on peut en tirer pour que cela fonctionne. Et puis se rendre compte que, par rapport à la question : "Peut-on avoir une union monétaire sans avoir une intensification de la relation politique ?", la réponse est : "On n’y échappera pas". Mais ça prendra du temps. Parlons d’abord d’union économique. La souveraineté des Etats dans le domaine économique n’est pas efficace, tout le monde s’en rend compte aujourd’hui. L’étape à faire, c’est combler le vide qui existe depuis la mise en place de l’union monétaire. Il faut un volet réglementation, un volet de surveillance et un volet de contrôle, assorti de sanctions.

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