RÉCIT

Question: qui est le premier collectionneur d'oeuvres d'art du royaume? Réponse: la banque Dexia, anciennement Crédit communal, qui a fusionné au tournant du siècle avec la Banque de Paris et des Pays-Bas (Paribas) et la Bacob. Ces trois institutions, nées respectivement en 1860, en 1872 et en 1935, avaient un point commun, elles possédaient une belle collection d'oeuvres d'art: 2652 pour le Crédit communal, 2085 pour la Paribas et 134 pour Bacob. Ce qui donne le total impressionnant de 4871 oeuvres, réparties entre le XIIIe et le XXe siècle, dont la variété et la valeur sont pour une bonne part exceptionnelles. Ces trois banques ont connu des patrons qui ont donné l'impulsion appropriée: ainsi, au début des années soixante, Marcel Van Audenhove (Crédit communal) lança la collection d'art, fit publier des ouvrages à caractère historique, d'autres centrés sur les communes, créa des comités d'Histoire, des académies communales de musique, etc.; Maurice Naessens (Paribas), lui aussi très soucieux de la conservation du patrimoine, acheta notamment des immeubles voués à la démolition (comme le splendide hôtel anversois Osterrieth) et, plus tard, Hubert de Tremmerie (Bacob) fit le pari de l'art contemporain et de l'avant-gardisme.« Le Crédit communal et Paribas ont fait à peu près le même parcours. Sans imaginer quel serait un jour leur destin commun, les maisons se sont focalisées sur l'art belge des XIX e et XX e siècles, de telle manière que leurs collections sont très complémentaires. Bacob, elle, a plutôt misé sur l'international », souligne Christian Pinte, directeur, responsable des activités culturelles de Dexia. Cet ancien de la Paribas, tout comme son assistante, Patricia Jaspers, une historienne de l'art qui assure la gestion quotidienne de la collection, se réjouit que les trois banques aient eu « un passé commun somme toute fort proche en matière de mécénat et de sponsoring culturels». «Néanmoins, une mise en cohérence de ces actions et de ces budgets s'avérait nécessaire», ajoute-t-il. D'où la nouvelle stratégie définie par le comité de direction au début de l'été: les efforts de mécénat seront poursuivis et même amplifiés, malgré la vague de réduction des coûts qui affecte toutes les institutions financières. Une chance!

Dans la foulée, la banque réaffirme sa volonté de privilégier l'art en Belgique, ce qui ne signifie pas que les artistes doivent être tous Belges. « Ils peuvent avoir travaillé chez nous ou subi des influences », assure M. Pinte. Quant à l'orientation de la collection, « nous allons nous focaliser sur la période 1830 à 2000-2005 », dit-il. « Nous détenons des oeuvres de très grande valeur et de qualité muséale que les plus grands musées du monde nous envient. Elles exigent des conditions particulières de surveillance, d'environnement, d'assurances, etc. A côté de cela, nous possédons des oeuvres moins importantes que nous concevons comme des oeuvres de décoration. Elles jouiront d'un traitement différent ». La totalité du patrimoine est exposée chez Dexia Banque, dans les bureaux, les couloirs, les halls d'accueil, etc. « Toutes les oeuvres sont accrochées, quelques exceptions sont prêtées. Dans certains endroits, c'est bourré...», reconnaît M. Pinte. Certains ont un choix particulièrement judicieux. Ainsi Axel Miller, président de la banque, qui peut admirer tout à loisir dans son bureau un Delvaux (Le Congrès), un Magritte (L'inondation) et un Van Rysselberghe (La Voile rouge), tous trois dans le «top 20» de la banque. Excusez du peu. « On ne parle pas chez nous de musée. L'art appartient aux collaborateurs de la société. Quand on déménage c'est tout un problème », confie Patricia Jaspers.

C'est qu'en matière de déménagement, la banque s'y connaît! La réfection de son siège social du Boulevard Pacheco (Botanique) l'a contrainte à transporter ses oeuvres à l'Immeuble Galilée, non loin de la Place Madou. Une partie y restera, les autres reviendront au Pacheco pour l'ouverture, fin 2004, d'une importante section ouverte au public. D'autres oeuvres seront visibles ultérieurement au «new» Centre Rogier. Car c'est une autre constante de la politique de Dexia: il faut que les oeuvres d'art puissent être vues et appréciées par la population. L'élitisme et le culte du secret, non merci.

Afin de « dynamiser » la collection et de permettre à la banque d'aider les jeunes artistes, il a été décidé de pratiquer un certain « nettoyage ». « Il y a tout d'abord des oeuvres qui prennent trop de place, comme des tapisseries de Bruxelles », déclare M. Pinte. « Il y a ensuite des doublons. Du fait du rapprochement intervenu, nous possédons deux bustes identiques de Wauters. Nous avons 47 Permeke alors qu'une vingtaine suffirait. L'idée est de garder les oeuvres les plus représentatives et de nous donner les moyens d'acquérir de nouvelles oeuvres». Lesquelles? « Notre but, comme toujours, est d'aider les jeunes créateurs. Acheter Strebelle ou Alechinsky aujourd'hui, cela n'a plus de sens. Mon avis personnel est qu'ils sont arrivés au bout de leur créativité ».

Quelles oeuvres acheter alors? « Nous sollicitons régulièrement l'avis d'un club de conseillers (critiques d'art, galeristes, conservateurs, etc.) Nous tenons à jour une liste d'artistes qui ont une chance d'entrer un jour dans les livres d'histoire de l'art. Parmi deux mille candidats environ, 20 pc disparaissent chaque année et 20 autres pc apparaissent. Nous avons une attention particulière pour les tout jeunes créateurs», poursuit M. Pinte qui concède que les oeuvres conçues et achetées à partir de 1980 sont sous-représentées.

Outre le budget annuel alloué au département pour l'acquisition d'oeuvres d'art (200000 € en 2002), la direction compte remettre incessamment sur le marché entre 100 et 200 oeuvres. « Nous n'organiserons pas une grande vente Dexia qui pourrait être mal perçue. Dès cet automne, nous allons plutôt confier des oeuvres à des salles internationales. Les grandes fondations américaines ne pratiquent pas autrement. Nous réinvestirons ensuite le produit de ces opérations dans de nouvelles acquisitions. Une chose est sûre, nous ne sommes pas pressés », commente Christian Pinte.

Autre décision: la politique de prêt sera maintenue mais rendue aussi plus stricte. « A force de voyager, les oeuvres finissent pas souffrir. Il y a un Delvaux que nous n'avons plus vu depuis trois ans! Un Rubens peint sur panneau est revenu abîmé. Nous entendons prêter à titre gracieux de façon plus sélective, nous limiter aux institutions et aux musées et éviter les grandes expositions de prestige (de type rétrospective Magritte). Nous entendons aussi faire sortir des oeuvres moins demandées et tout aussi importantes », souligne M.Pinte.

Et au fait, que vaut la collection Dexia?» Elle est comptabilisée au bilan de la banque à hauteur de 17,5 millions d'euros », répond sans hésiter le directeur. « Ce qui ne signifie pas grand-chose puisque cela représente la valeur d'acquisition et que les oeuvres ne sont pas amortissables. En fait, elles valent beaucoup plus, au moins le double ainsi que nous le prouve la réévaluation à laquelle nous procédons tous les cinq ans. Les vingt premières oeuvres représentent à elles seules 49 pc de la valeur globale de la collection. Régulièrement, nous observons des plus-values importantes. Il y a aussi des mauvaises surprises mais c'est heureusement assez rare...», conclut Christian Pinte.

© La Libre Belgique 2003