Rues désertes, vitres brisées et pompe à essence désossée. Pour peu, on se croirait dans une ville lointaine ravagée par la guerre. Mais nous sommes à Doel, au nord-ouest d’ Anvers. Ce village des polders est célèbre pour sa centrale nucléaire. Il l’est également pour son combat qu’il mène depuis près de quinze ans pour survivre.

Car Doel, 700 ans d’existence, est en sursis ou déjà condamné selon les points de vue : en 1998, le gouvernement flamand a décidé de "rayer le village de la carte" pour permettre au port d’Anvers, voisin, de s’agrandir. Le but était d’y construire deux terminaux à conteneurs (dont l’un a été inauguré en 2005 au sud du village) et d’en faire une zone industrielle. "Ce n’est pas une catastrophe naturelle ni une guerre, mais bien le gouvernement flamand, censé s’occuper de nous, qui est responsable de tout cela", explique Peter De Creve, porte-parole de Doel 2020, la plate-forme de résistance des derniers habitants du village, déjà à moitié détruit.

L’exode a eu lieu. Ils ne sont désormais plus que 28 à rester, contre 900 habitants il y quinze ans. Les autres ont fui, "poussés par le vandalisme, le manque de sécurité, le ballet incessant des bulldozers ou les intimidations", explique Peter De Creve. "Des intimidations? Nous n’y sommes absolument pour rien, se défend Peter Van de Putte de la société "Linkerscheldeoever", chargée du projet d’agrandissement. "On fait ce qu’on a le droit de faire en tant qu’ institution, dans la plus parfaite légalité."

D’après lui, 90% des habitations de Doel appartiennent désormais aux autorités publiques (dans le village, on nous citera des chiffres allant de 40 à 80%). "L ’initiative Doel 2020 est un combat perdu. Depuis 1998, le gouvernement flamand a toujours suivi la même ligne, et il ne changera pas de point de vue : Doel doit disparaître."

Dans la métropole flamande, on ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs. "Les nouvelles constructions permettront au port d’Anvers d’être le plus grand au monde en termes de superficie, avec des conséquences importantes en termes d’emploi", poursuit M. Van de Putte.

M. Peeters, professeur à Anvers et l’un des 28 "irréductibles", met en doute cette perspective économique. "Il existe actuellement une course insensée de prestige entre les différents ports flamands, Zeebruges et Anvers, ainsi que Rotterdam pour être le plus grand. Mais a-t-on besoin de tous ces terminaux, alors que l’économie tourne au ralenti et que beaucoup de ces infrastructures sont déjà sous-exploitées ?"

Installé depuis plus de 20 ans à Doel, le professeur ne quitterait le village pour rien au monde. "C’est beaucoup plus calme que Brasschaat où j’habitais avant, rigole-t-il. Il faut s’organiser : on nous coupe souvent l’électricité, parfois l’eau. Autrefois, nos voitures étaient régulièrement vandalisées". A Doel, Il n’y a plus de commerce ni de bar. Le commissariat est à l’abandon, tout comme l’école. "Seule l’église est encore ouverte occasionnellement pour les fêtes de Pâques, Noël et certains baptêmes." Le premier magasin étant désormais à huit kilomètres, beaucoup de personnes âgées ont accepté les conditions de rachat "anormalement basses" de leur maison par les autorités publiques. Selon M. Peeters, la centrale nucléaire n’a jamais dérangé. "Elle est même devenue une alliée, un frein aux ambitions démesurées du port."

"Doel moet blijven", les tags sont omniprésents au centre du village, où un groupe de hippies s’est réuni autour d’un feu et d’un vieux bus anglais. "Doel a eu sa fête annuelle cette semaine. Ils ne sont là que pour quelques jours", explique M. Peeters. Car si le village a fait, durant des années, le bonheur des squatteurs, il est désormais sous haute surveillance. Depuis juin, l’unique accès au village est bloqué par une barrière. Il faut aussi montrer sa carte d’identité pour y rentrer le soir. Une initiative du bourgmestre de Beveren, Marc Van de Vijver (CD&V), dont la popularité a souffert : des affiches le comparent aux plus grands dictateurs de ce siècle, "coupable de déportation massive" à Doel.

"C’est un dossier particulièrement délicat à gérer, explique le bourgmestre . Nous sommes conscients de la nécessité économique pour la région d’agrandir le port. Les décisions sont prises à Bruxelles, mais c’est à nous de les expliquer à la population et d’en payer les pots cassés".

Plus haut, sur la digue, la brasserie "De Molen", un ancien moulin - qui a inspiré une aventure de "Bob et Bobette" - surplombe à la fois le village et l’embouchure de l’Escaut. La vue est surréaliste, les réacteurs de la centrale font face aux gigantesques grues du port. Les curieux apprécient le spectacle. "On a la chance d’avoir une clientèle qui vient de partout à Anvers", explique la tenancière, dont le bail expire en 2015. "Après ? On verra."

Doel y croit encore. Et pour cause, fin juin, le Conseil d’Etat a annulé le plan d’aménagement du gouvernement flamand. "Ce n’est qu’un problème technique, de procédure", relativise M. Van de Putte. La majorité flamande planche d’ailleurs sur une nouvelle mouture qui devrait être finalisée en 2013. Un chapitre fait déjà bondir le bourgmestre de Beveren. Il est prévu d’exproprier les agriculteurs de deux autres hameaux pour créer des réserves naturelles "en compensation des nouvelles infrastructures du port". "Je m’y oppose, même si mon parti est dans la majorité, explique le maïeur. Je ne suis d’ailleurs pas toujours d’accord avec eux . Un bourgmestre doit parfois être au-dessus des partis".