Une enquête judiciaire a été ouverte samedi par le parquet de Quimper pour déterminer les circonstances du naufrage du «Liberté», qui a entraîné vendredi le décès d'Edouard Michelin, le patron du groupe français de pneumatiques, et la disparition du patron-pêcheur Guillaume Normant. Ce décès inopiné a suscité de nombreuses réactions attristées dans le monde politique français et celui des affaires. Tous ont salué en lui un patron discret mais efficace.

L'arrivée d'Edouard Michelin à la tête du fabricant de pneumatiques en 1999 avait pourtant été marquée par une restructuration massive en Europe malgré des bénéfices florissants, signe de sa volonté de «dépoussiérer» la manufacture auvergnate mais source de polémiques. En annonçant 7 500 suppressions de postes en Europe sur trois ans, soit 10 pc des effectifs, en même temps qu'un bond de 20 pc des bénéfices, ce discret héritier de 36 ans au visage lisse, à la démarche lente et au style sobre avait déclenché une tempête de protestations quatre mois après son intronisation. «Nous avons été maladroits dans notre communication», mais «je n'ai pas voulu être hypocrite», s'était borné à déclarer plus tard le tout jeune patron de Michelin, sans remettre en cause les licenciements, légitimés selon lui par le besoin de réduire les coûts face à la montée de la concurrence.

Formé pendant deux ans dans la filiale américaine de Michelin sous l'égide du «cost killer» Carlos Ghosn, Edouard Michelin faisait alors valoir que la concurrence s'accroît sur le marché européen. «Notre productivité y est inférieure de 15 à 20 pc à celle de nos grands concurrents, Bridgestone et Goodyear».

Et, insistait-il pour justifier l'électrochoc, «comme nous faisons des bénéfices, il est difficile de mobiliser les équipes sur des efforts de productivité pourtant indispensables».

«Ouvrir» l'entreprise

Le nouveau patron était bien décidé à «dépoussiérer le groupe», conjuguant objectifs de croissance et de rentabilité ambitieux, priorité aux produits haut de gamme et hausse des dépenses d'innovation avec des réductions d'effectifs et une poursuite de l'internationalisation menée par son père François Michelin. Mais la crise l'avait aussi poussé à «ouvrir plus» Michelin, réputée pour sa culture du secret et son paternalisme social, et à «faire ce qu'il faut pour que ce qui apparaît comme une entreprise fermée soit vraiment une entreprise plus proche des gens».

La Manufacture de pneumatiques clermontoise s'est dotée alors d'un service de communication étoffé et fait son grand retour en Formule 1 pour redorer son image de marque auprès du grand public. Malgré tout, l'affaire, survenue deux ans après la fermeture de l'usine belge de Renault Vilvorde, a confirmé le basculement de l'industrie européenne dans la mondialisation.

L'Etat ne peut pas «administrer l'économie», avait lancé en 1999 le Premier ministre socialiste de l'époque Lionel Jospin, en appelant à la «mobilisation de l'opinion et des salariés», ce qui lui vaudra de nouveaux reproches sur l'impuissance du gouvernement face aux plans de suppressions d'emplois.

Sept ans plus tard, Edouard Michelin a disparu avec l'image d'un héritier qui a ramené le groupe au rang de numéro un mondial des pneumatiques et l'a déployé sur des marchés émergents comme la Chine, sans hésiter à couper dans les effectifs des «Bibs», surnom des salariés du groupe centenaire.

Le cogérant de Michelin, Michel Rollier, 61 ans, est désormais seul aux commandes du groupe.

© La Libre Belgique 2006