ENTRETIEN

La fusion entre Suez et Gaz de France pose la question de la concurrence en Belgique. Et pourtant vous dites que les prix sont compétitifs. Des chiffres?

La Belgique est dans une situation excellente. La moyenne des prix de l'électricité dans les pays qui nous entourent est à 117, contre 100 pour Electrabel. Il y a trois ans, nous étions heureux de pouvoir dire que nous étions juste dans la moyenne.

Mais le vrai problème c'est que les prix actuels paraissent encore trop bas pour justifier la reconstruction d'une centrale. Le défi aujourd'hui, c'est de pouvoir concilier les trois objectifs que l'Europe s'est assignée: des marchés où la concurrence fonctionne, en assurant à la fois sécurité d'approvisionnement et diminution du CO 2. Aujourd'hui, les autorités européennes peinent à mettre l'ensemble en oeuvre.

Et que rétorquer à ceux qui disent que les prix d'Electrabel sont largement supérieurs aux coûts de production en raison de la fin de l'amortissement des centrales nucléaires?

Dire que c'est 10 euros par MWh est faux. Plus fondamentalement, depuis quand, dans une économie de marché, le prix doit obligatoirement suivre le coût de production? C'est le marché qui fixe le prix, en y intégrant l'ensemble des paramètres qui influencent ce prix. Deuxième argument: où est passée la diminution des charges d'amortissement? Le dividende qu'Electrabel a payé depuis que les amortissements sont moins forts n'a pas évolué différemment par rapport au passé. Il n'y a pas eu «appropriation de l'actionnaire». Par contre, j'ai montré que les prix ont fortement diminué. N'oublions pas non plus que le nucléaire n'est qu'une partie du parc de production d'Electrabel. Il n'est pas correct de parler de rente du nucléaire.

Dans les idées avancées pour assurer la concurrence en Belgique, il y a la cession de certains actifs nucléaires. Ce que vous considérez comme inconcevable. Du temps d'Intercom, Ebes et Unerg, n'y avait-il pas trois opérateurs?

Il y avait un comité nucléaire où les patrons de la production d'Ebes et d'Intercom travaillaient ensemble. Synatom s'occupait pour tout le monde de l'approvisionnement et du retraitement. Il n'y a jamais eu 3 opérateurs. Aujourd'hui, Electrabel opère pour EDF et SPE dans le nucléaire en Belgique.

Mais pourquoi faut-il avoir absolument un seul opérateur?

Les éléments techniques, le retraitement, le démantèlement, la sécurité, les pièces de rechange... Autre élément commun: la culture. A l'heure où l'on parle tellement, et à raison, de culture de sûreté dans le nucléaire, l'opérateur unique, où les gens partagent les mêmes procédures, les mêmes formations, est primordial. De plus, en Belgique, il y a un seul contrôleur. Pour lui, il est plus logique d'avoir un seul correspondant. Pour moi, ce serait une aberration de céder une partie du nucléaire. C'est non.

On pourrait dès lors imaginer allouer des nouveaux contrats de tirage à SPE et EDF.

Cela peut se discuter. A prix de marché, bien sûr! Des accords entre opérateurs qui n'ont pas pour but ou pour conséquence de déforcer la position d'Electrabel peuvent être discutés. On le fait déjà. Mais voyons quelles seront les décisions prises par la Commission européenne au titre de la concurrence. Le cas échéant, essayons de voir comment les appliquer en Belgique. Il faut du temps.

Le parlement belge pourrait voter une loi Fluxys comme il l'a fait avec Elia pour obliger Suez à céder sa majorité.

On peut exproprier tout le monde. Mais je rappelle qu'il y a une très grande différence entre Fluxys et Elia. Elia fournit une activité de transport limité à la Belgique. Fluxys est une société industrielle, qui a pour vocation d'assurer des activités de transport et de services et qui n'est pas limitée au territoire belge. Elle a pris 20 pc du nouvel interconnector qui va relier les Pays-Bas à la Grande-Bretagne. On envisage de faire des investissements en Allemagne dans les réseaux.

Et que pensez-vous de la proposition du SP.A-Spirit de taxer les centrales entièrement amorties?

J'ai du mal à voir comment on peut concilier ce genre de proposition avec la volonté exprimée de faire baisser les prix.

Est-il normal qu'après la fusion entre Suez et GDF, l'Etat français sera le premier actionnaire, avec 34 pc, du parc nucléaire belge?

Qu'est-ce que cela change fondamentalement? Il ne faut pas confondre symbole et problème.

La fusion ne remet-elle pas en cause la capacité de la Belgique à avoir une politique énergétique?

Je ne crois pas. Il y a plusieurs façons d'exercer cette politique. Par exemple, en gaz, il y a un commissaire du gouvernement dans Fluxys, un autre dans Distrigaz. C'est aux autorités politiques à dire quelles sont pour elles les conséquences de la fusion.

© La Libre Belgique 2006