«Equitable pour tout le monde»
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Entreprises & Start-up

«Equitable pour tout le monde»

ANNE MASSET

Publié le - Mis à jour le

ENTRETIEN

Christian Jacquiau, économiste, commissaire aux comptes, spécialisé dans le conseil, l'accompagnement à la création et à la transmission d'entreprises, vient de publier «Les coulisses du commerce équitable» (*).

Votre définition du commerce équitable?

Pour moi, c'est une juste répartition du prix. Aujourd'hui, on part d'un prix donné qui est inéquitablement réparti. Il faudrait voir comment le répartir pour qu'il soit rémunérateur pour l'ensemble des intervenants tout au long de la filière, du producteur au consommateur en passant, pour moi, par le transporteur, les gens sur les bateaux et aussi les salariés des magasins qui distribuent les produits en question. Or, aujourd'hui, le commerce équitable repose sur un engagement du consommateur à payer plus pour rémunérer davantage un producteur et ceci, par l'intermédiaire d'un acteur du commerce équitable qui, lui, organise et structure ce commerce équitable. On fait du commerce équitable un commerce à part. D'un côté, le commerce mondial et de l'autre, un petit truc sympa, le commerce équitable. On est dans ce que j'appelle le produit de niche, le produit alibi. Or le commerce équitable, cela peut être une espèce de vente de charité ou au contraire, cela devient une norme: le commerce doit être équitable pour tout le monde, tous ceux qui interviennent, partout.

Vous partez de l'expérience Max Havelaar, «la plus répandue dans le monde», label de commerce équitable, qui entend donner un juste prix aux petits producteurs du Sud, pour aboutir à une conclusion: ce commerce ne profite pas vraiment aux petits producteurs...

Pas vraiment non. Max Havelaar (MH) affirme que ce sont 50 millions d'euros distribués en plus grâce au commerce équitable de MH. Pour un million de bénéficiaires. Cela fait 50 € par an et par producteur, soit un peu plus de 4 € par mois. Et c'est le prix «sur le quai d'embarquement», à charge pour le producteur de payer les frais de douane, de coopérative, de transport. Et comme il n'y a pas de minimum en termes de volume, les producteurs se rendent compte que cela leur coûte cher. J'ai découvert que depuis 2002, MH demande aux petits producteurs de payer pour être reconnus comme éligibles au commerce équitable. On exclut finalement du système les vrais petits producteurs pauvres, ceux qui ne peuvent pas payer. On a une espèce de prime aux plus riches des pays pauvres.

Et Oxfam, l'autre grand acteur du commerce équitable, qui vend ses produits dans ses propres magasins et en grande distribution, trouve-t-il grâce à vos yeux?

Ils trouvent tous grâce à mes yeux. C'est un commerce équitable qui est intéressant mais qui est pour moi un peu un minimum. Il faut faire plus de commerce équitable -au Nord aussi- et mieux.

Rendre toute la filière équitable, n'est-ce pas une utopie? Ne faut-il pas commencer par une première étape?

Bien sûr qu'il faut commencer par quelque chose. Mais aujourd'hui, les plus grands opposants à l'extension de ce commerce aux autres filières sont les acteurs eux-mêmes. Il faut remonter à l'origine de ce commerce qui était un levier politique pour répondre à la violence des rapports commerciaux mondiaux, au libéralisme. Et aujourd'hui, on l'enferme dans une approche caritative, dans un rapport Nord-Sud, loin d'une généralisation. Aujourd'hui, le premier partenaire, c'est la grande distribution qui s'achète, comme les McDo, Nestlé, Accor et autres, une virginité en mettant en avant son volet équitable, dans l'air du temps. Celle-ci veut bien être partenaire du commerce équitable si cela ne remet pas en cause ses pratiques qui visent à arriver aux prix les plus bas vidés de leur contenu social. Il faudrait plutôt qu'elle revoie ses marges pharaoniques pour partager.

C'est la grande distribution qui a fait connaître le commerce équitable à un large public...

Ma conclusion est exactement celle-là: c'est effectivement aussi grâce à MH qu'aujourd'hui, il y a un débat.

© La Libre Belgique 2006

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