Analyse Domenico Lenarduzzi est considéré comme le père fondateur du programme Erasmus Lors de son lancement en 1987, il était chef de la division éducation à la Commission européenne. Il évoluera dans sa fonction pour terminer à la tête de la Direction générale de l’éducation.

Comment est née l’idée du programme Erasmus ?

Le Marché commun a débuté en 1958, mais il a fallu attendre 1984 pour que les chefs d’Etat se rendent compte que si cette union était un succès d’un point de vue économique, elle l’était moins du point de vue de la participation des citoyens. L’Europe apparaissait comme une bureaucratie renforcée. Pour que les citoyens se sentent plus impliqués, l’Europe a, dans un premier temps, choisi des symboles communs comme un drapeau, un hymne ou encore une carte d’identité. Mais nous ne pouvions pas nous arrêter aux symboles. Il fallait faire se rencontrer les citoyens des différents pays. Les jeunes étaient les acteurs idéaux de ces échanges. L’idée était de permettre à ceux qui étaient en formation dans une université de faire une partie de leurs études dans une université d’un autre pays membre.

Mais cela n’a pas été facile au début…

Non, bien sûr. Tout le monde trouvait l’idée excellente, mais il fallait pouvoir la financer et trouver des budgets Cela a pu bouger grâce, notamment, aux étudiants qui sont descendus dans la rue et au soutien du Parlement européen.

Comment les universités ont-elles accueilli l’idée ?

Pas vraiment bien, car chaque université estimait être la meilleure. A l’époque, il n’y avait pas la moindre coopération interuniversitaire. Nous avons pu débloquer la situation grâce au budget. Sans cela, les universités auraient invoqué le coût de ces échanges. D’ailleurs, certains souhaitaient au départ une mobilité des professeurs uniquement afin de limiter les budgets. Certains pays n’étaient pas non plus partisans, comme le Danemark, par exemple, qui avait peur de perdre son identité culturelle si la Commission envisageait de faire un programme unique d’enseignement. Il a fallu faire comprendre aux Danois que ce n’était ni dans l’intention ni dans les compétences de l’Europe. Le contenu des études est une compétence nationale.

Cette réticence est-elle encore d’actualité ?

C’est vraiment du passé. Aujourd’hui, chaque université coopère étroitement avec 20 à 30 autres universités. Neuf universités sur dix en Europe participent au programme. Les étudiants choisissent d’ailleurs leur destination suivant les accords que les universités ont entre elles. C’est aussi un élément incitatif pour améliorer l’enseignement. Les universités essayent d’envoyer leurs meilleurs éléments. Idem pour les professeurs. Ce fut une émulation extraordinaire.

Le programme s’adresse-t-il aussi aux écoles supérieures ?

Oui. Dès le début, nous n’avons pas voulu faire de distinction entre les deux. Le programme ne vise pas non plus uniquement les étudiants. Chaque année, quelque 50 000 professeurs vont enseigner dans une autre université ou école supérieure.

En 25 ans, les choses ont bien évolué…

Le programme a été pensé en 1986, mais est entré en vigueur en 1987. La première année, 3200 étudiants en ont profité. Aujourd’hui, ils sont entre 200 000 et 250 000 chaque année. L’objectif est d’arriver à 400 000 par an dans le nouveau programme 2014-2020. Depuis 2007, les étudiants ont aussi la possibilité de faire des stages en entreprise.

Votre rêve est-il réalisé ?

Nous estimions au départ que tous les étudiants auraient dû pouvoir effectuer une partie de leurs études à l’étranger. Mais le budget n’a pas suivi. L’objectif est cependant atteint en termes de satisfaction. Nous avons réalisé plusieurs évaluations, et chaque fois, nous arrivons à des taux de 95 à 97 % de statisfaits. Quand il y a des problèmes, ils concernent en général les bourses (entre 150 et 450 euros par mois), que nous octroyons, ou l’accueil. Les étudiants sont satisfaits des connaissances académiques qu’ils ont pu acquérir, mais surtout de l’échange qu’ils ont fait, de sa dimension européenne et internationale.

Ce qui est essentiel lorsqu’ils se retrouvent sur le marché de l’emploi…

Oui. On constate que les étudiants qui ont participé à Erasmus trouvent dans les trois mois un emploi qui correspond à leur formation. Les employeurs ne voient pas que leur formation académique. Ils se rendent compte que ces jeunes ont réussi à se prendre en main, ont acquis un statut européen, appris une autre langue, rencontré des jeunes d’autres cultures, Cela fait une grande différence avec l’étudiant qui est resté dans son université à côté de chez lui.

Erasmus concerne 33 pays d’Europe (les 27 membres ainsi que l’Islande, le Lichtenstein, la Norvège, la Suisse, la Croatie et la Turquie). Mais certains étudiants ne partent-ils pas en Chine ou aux Etats-Unis ?

En 2002, a été lancé le programme Erasmus Mundus. Des pays hors Europe ont vu le programme fonctionner, et se sont dit que ce serait intéressant de pouvoir y participer. Il y a une demande invraisemblable de la part de la Chine. Quelque 25 000 étudiants y ont participé.

L’Europe a un nouveau projet pour les années à venir, “Erasmus pour tous”. De quoi s’agit-il ?

L’idée est de regrouper en un seul programme sept programmes. Il réunit ainsi l’actuel programme d’action dans le domaine de l’éducation et de la formation tout au long de la vie (Erasmus, Leonardo da Vinci, Comenius et Grundtvig), le programme "Jeunesse en action" et des programmes de coopération internationale (Erasmus Mundus, Tempus, Alfa, ). Pour les années de 2014-2020, un budget de 19 milliards d’euros est prévu. Jusqu’à 5 millions de personnes pourraient bientôt avoir la chance d’aller étudier ou suivre une formation à l’étranger. Erasmus pour tous va couvrir toute la mobilité européenne.

C’est un aboutissement pour vous ?

Ce programme est un élément fondamental de la citoyenneté européenne. Il concerne non seulement ceux qui y participent, mais aussi tout leur environnement (famille, amis, institutions, ). C’est l’intégration européenne idéale.