Entretien

Christian Arnsperger est maître de recherches au FRS-FNRS et professeur à l’Université catholique de Louvain.

En quoi la décroissance est-il un concept qui a du sens pour l’avenir ? Pourrait-il être appliqué dans les pays émergents ?

Personnellement, je trouve que ce concept devrait à présent être banni des débats publics. Il a servi pendant un certain temps comme expression choc et comme slogan, mais maintenant, il dessert la cause. Cessons de parler de décroissance. Parlons plutôt de "prospérité sans croissance du PIB" (Tim Jackson), d’"économie de sobriété heureuse" (Patrick Viveret) ou de "principe de plénitude" (Juliet Schor). Le problème n’est pas "la" croissance en elle-même, mais le type de croissance que nous impose la logique du système actuel. Chercher à découpler bien-être et croissance, prospérité et croissance, cela n’a rien à voir avec le fait qu’un pays soit émergent ou déjà riche. Il faut une certaine croissance du PIB (Produit intérieur brut) par habitant dans les pays les plus pauvres, mais dans nos contrées trop riches, il faut, avant tout, une croissance de la richesse relationnelle et humaine. La sobriété, c’est aussi de la croissance - mais pas dans les mêmes domaines que ceux que nous investissons depuis trois siècles ! On a besoin d’innovation et d’efficacité - mais pas pour gaver davantage les consommateurs et saturer davantage l’atmosphère.

Estimez-vous être le premier en Belgique à vraiment défendre cette idée ?

Non. Il existe aujourd’hui un mouvement politique des "objecteurs de croissance" (MpOC), et les personnes qui y sont actives pratiquent souvent la sobriété heureuse et la logique de plénitude depuis longtemps. Mais dans les milieux de l’économie universitaire, c’est vrai, il y a peu de réceptivité et je pense être (avec une poignée d’autres, dont Isabelle Cassiers, Philippe Defeyt et Paul-Marie Boulanger) de ceux qui luttent, au jour le jour, pour que l’enseignement et la recherche en sciences économiques intègrent des enjeux comme les finalités de la croissance et les racines psychologiques du "toujours plus". Les étudiants, d’ailleurs, sont à l’écoute - infiniment plus que mes collègues ! Donc, il y a de l’espoir.

Avez-vous l’impression que ce genre de théorie ne pourrait pas être défendue par les économistes au sein des banques ? Cela ne va-t-il pas à l’encontre de l’investissement en Bourse ?

Des gens qui ont pignon sur rue, comme Bruno Colmant ou Etienne de Callataÿ, croient dur comme fer que les banques et la Bourse sont là pour donner des capitaux à des entreprises pour qu’elles créent des emplois et de la richesse. Evidemment, c’est faux : si richesse il y a, elle s’enfuit en majorité vers des acteurs (notamment les actionnaires) qui raisonnent à hypercourt terme. C’est sûr que, dans une économie sobre, les rendements boursiers seront moindres parce que l’impératif de croissance ne sera plus au centre. La logique classique des bulles spéculatives et du "toujours plus" n’aura plus de place. Il ne faut pas pour autant imaginer que les marchés de capitaux seraient rayés de la carte. Si on parvient à créer un secteur financier alternatif (comme celui que promeuvent, par exemple, le Réseau de financement alternatif ou le Crédal), on pourra avoir des acteurs financiers qui soient vraiment en phase avec les impératifs d’une prospérité sans croissance : des innovations qui économisent des ressources, des investissements immobiliers qui permettent de développer des écoquartiers et des écovillages, des financements pour des activités économiques qui respectent de nouveaux critères, etc.

Quels sont les avantages et les inconvénients de la décroissance ?

Je vous l’ai dit, le mot décroissance est un non-sens. Ce qui compte, ce sont les valeurs sociales et morales qui se trouvent en dessous, et que le mot saisit assez mal. Une société de "plénitude" ou de "sobriété heureuse" verra son stock de capital social croître de façon exponentielle - et elle ne sera une société vraiment heureuse que si personne n’est exclu des réseaux de solidarité. Ce qui compte, avant tout, c’est l’accès pour tout le monde à une vraie convivialité qui permette de se décentrer des préoccupations d’accumulation et de consommation. Il faut donc une action publique résolument favorable à la convivialité, et donc en rupture avec le consumérisme et le productivisme : plus de liens, moins de biens - plus de tiens, moins de miens Et donc, il faut changer fondamentalement les règles du jeu, partager le temps de travail au fur et à mesure que les innovations se développent, remplacer les incitants à la consommation et à la dépense par des incitants au ralentissement et à la sobriété. Il faut donc aussi des citoyens moins angoissés, moins obsédés par eux-mêmes et plus désireux de beauté simple, plus ouverts à l’abondance naturelle (mais sobre) qui, dans une société plus juste, plus lente et plus égalitaire, se trouvera juste sous leurs yeux.

Y a-t-il d’autres concepts économiques que vous trouvez intéressants ?

Je suis convaincu que la notion de relocalisation des activités économiques sera centrale à l’avenir. On ne va plus pouvoir poursuivre le commerce, les échanges et les transports à l’échelle où ils ont lieu maintenant. Il faut ancrer à nouveau nos vies dans le local : nourriture, transports "doux", mais aussi métiers situés à proximité et monnaies locales. Des économistes comme Bernard Lietaer sont, dans ce domaine, de véritables visionnaires. Du coup, un autre concept économique central est celui de transition économique : il est urgent de soutenir les communautés et les territoires qui vont dans le sens de la relocalisation. Et n’en profitons pas pour exporter davantage encore nos industries et nos pollutions dans les pays pauvres !