Une véritable "guerre des devises" est-elle en cours ? A en juger par les écarts importants observés sur les devises des pays émergents, la faiblesse orchestrée du yen japonais et la fermeté inappropriée de l’euro face au dollar, on pourrait imaginer cela, en effet. Mais tout ne vient pas de l’offensive de la politique du yen faible orchestrée par le gouvernement de Shinzo Abe et la Banque du Japon, si l’on en croit l’analyse de Peter Vanden Houte, Chief Economist chez INGBelgique. Pour lui, l’évolution actuelle des devises relève de phénomènes d’adaptation plus complexes.

Les émergents ont déjà corrigé

"Historiquement, on a assisté en 2012 à une migration des capitaux, en euro et en dollar, vers les devises émergentes liées à la situation de chaos en zone euro. Il y avait pour soutenir ce flux, des perspectives de croissance sur ces marchés et des capitaux disponibles à bon compte en Europe et aux Etats-Unis. Mais actuellement, on assiste à une situation inverse. Et pour l’essentiel, la correction est pratiquement terminée sur les devises émergentes. Et le réal brésilien qui faisait partie de ces devises recherchées, est déjà revenu en dessous de ses niveaux d’avant le rush sur les émergents."

Le feu de paille des "Abenomics"

En 2012, c’est aussi l’arrivée au pouvoir du Premier ministre libéral Shinzo Abe avec un pan très large de sa politique consacré à la relance au travers des pressions monétaires, jusqu’au taux d’intérêt négatifs. Si cette offensive a du sens du point de vue de l’économie japonaise, elle se traduit aussi pour ses partenaires économiques internationaux, par une baisse importante du yen sur le marché des changes. "Oui, mais cette politique au travers des incitants, les "Abenomics", n’a eu qu’une portée limitée. Et, suite à la baisse des devises des pays émergents, on note aussi un essoufflement de ces effets. Au vu des derniers chiffres de la croissance, l’économie japonaise commence… à battre le beurre. La croissance s’essouffle et les réformes structurelles n’avancent plus."

Bref, la chute orchestrée du yen ne suffit plus. "Pour certains pans de l’industrie, oui. Les exportations s’améliorent, mais les importations s’accroissent aussi. Donc, il n’y a pas d’impact positif sur la balance courante. Dans ce cadre, la pression se maintient sur la Banque du Japon pour qu’elle assouplisse encore sa politique monétaire au travers d’injections de liquidités. Dès lors, le yen recule toujours." Ce qui n’est pas positif pour l’euro ? "Effectivement. Et alors qu’ici, on connaît une reprise timide, on conserve un euro fort. Et dans le même temps, alors que les Etats-Unis connaissent une reprise confirmée, le dollar reste faible. Pas facile de lire les chiffres dans ces conditions, surtout qu’à court terme, l’économie américaine est contrariée par un hiver rigoureux et que l’économie de la zone euro est confortée par un hiver doux, notamment pour le secteur de la construction."

Un dollar… trop fort

Mais fondamentalement, vu le différentiel actuel de vigueur économique et de niveau des taux d’intérêt, l’euro devrait reculer ? "Oui, en théorie, le dollar devrait être plus proche de 1,28 pour un euro que de 1,37… Mais en fait cette situation fondamentale reste contrariée par un flux d’investissement entamé l’an passé qui a vu les capitaux migrer de la Bourse de New York, jugée chère, vers les actions européennes. Et ce flux net n’est toujours pas interrompu."

L’attitude de la BCE

Mais la BCE ne souhaite pas voir l’euro progresser encore ? "Non, si notre devise devait encore se renforcer, cela accroîtrait le risque déflationniste et la BCE serait pratiquement forcée de réagir. Probablement même en imposant des taux négatifs sur les dépôts bancaires." Il s’agirait en l’espèce d’une réplique dans le cadre d’une véritable guerre des devises… "C’est quand même un peu le cas puisque le Japon veut un yen faible, la BCE un euro pas trop fort, et les émergents veulent calmer la volatilité de leurs devises, avec un certain succès." Toute cette agitation montre en tout cas que la volonté d’un seul grand acteur économique mondial sur le niveau de sa devise peut créer des déséquilibres indésirables pour ses partenaires, clients ou fournisseurs.