Entreprises & Start-up "Aujourd'hui, nous décidons si demain la troïka reviendra en Grèce (...) ou si notre pays se lancera dans une négociation difficile pour le retour de la dignité et de la cohésion sociale". Quelques heures seulement après ces déclarations, Alexis Tsipras, victorieux dirigeant de la gauche grecque Syriza aux législatives, a déclaré vouloir " négocier " avec les créanciers du pays une " nouvelle solution viable qui bénéficie à tous".

La dette, je dis non (ou oui, mais à conditions)

Aujourd'hui, où en sommes-nous? La dette de la Grèce s'élève à 321,7 milliards d'euros, soit 175% du PIB, alors que 25% du pays est au chômage. Sous perfusion financière, le pays hellénique s'est engagé à suivre une politique d'austérité dictée par la troïka européenne. Mais ça, c'était avant. "L'avenir commun de l'Europe, ce n'est pas celui de l'austérité " a martelé le nouveau leader de la Grèce dimanche. Pour la première fois depuis le début de la crise, les électeurs grecs ont répudié leur gouvernement conservateur et soumis à l'austérité imposée par l'Europe. "Le verdict du peuple grec signifie la fin de la troïka."

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Si les Grecs ont -largement- accordé leur confiance et espoirs à Alexis Tsipras et son parti Syriza, c'est parce qu'il leur fait miroiter une renégociation de la dette et une sortie de l'austérité. "Le nouveau gouvernement sera prêt à collaborer et négocier pour la première fois avec nos partenaires une solution juste, viable, durable, qui bénéficie à tous" , a déclaré M. Tsipras, affirmant qu'il n'y aura pas "d'affrontements" et que la Grèce "décevra tous les Cassandre à l'intérieur et l'extérieur du pays". Autrement dit, Tsipras veut renégocier la dette sans -trop- fâcher ses créanciers européens. Concrètement, est-ce possible? Et comment compte-t-il s'y prendre?

L'objectif du nouveau Premier ministre, c'est d'atteindre une "réduction significative de la valeur " de la dette. Pour Tsipras il faut un "moratoire sur le service de la dette, afin que les sommes conservées soient affectées au redressement de l’économie", "l’instauration d’une "clause de développement", afin que le remboursement de la dette ne tue pas dans l’œuf le redressement économique", et "la recapitalisation des banques, sans que les sommes en question soient comptabilisées dans la dette publique du pays", développait-il dans le Monde diplomatique, en février 2013.

Mais comment faire compter sa voix face aux représentants de la troïka? Comment être écouté par l'Allemagne, qui ne veut rien entendre? Facile pensent certains: en la mettant face à un miroir.


"L'Allemagne paiera": pas exactement...

Car, rappelle Libération, la grande référence de Tsipras, c'est l'Allemagne de 1953. Après la Seconde Guerre mondiale, l'Allemagne se doit de rendre des comptes aux Alliés. La dette est lourde: 39 millions de deutschemarks. Comment faire? Berlin est en cendres, exsangue, endeuillée et sans le sou.

Heureusement pour Berlin, les Alliés ont retenu les leçons du passé, et les conséquences du traité de Versailles de 1919. "L'Allemagne paiera", scandait, hautaine, la France d'après 14-18. Résultat: c'est la nation teutonne entière qui s'est jetée dans les bras du national-socialisme quelques années après, rappelle le Nouvel Obs (qui va plus loin en établissant un parallèle avec la montée au pouvoir du parti d'extrême-droite Aube Dorée, en Grèce).

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Harry S. Truman, Joseph Staline et Winston Churchill se rencontrent pour discuter le montant de la dette allemande, le 17 juillet 1945.

Dès 1950, la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis établissent un principe afin de permettre à l'Allemagne de rembourser ses dettes de guerre tout en permettant à son économie d'avancer: "Les trois pays sont d’accord que le plan prévoit un règlement adéquat des exigences avec l’Allemagne dont l’effet final ne doit pas déséquilibrer la situation financière de l’économie allemande via des répercussions indésirables ni affecter excessivement les réserves potentielles de devises."

Si les Alliés sont aussi cléments avec l'Allemagne, c'est aussi parce que, alors que débute la guerre froide, ils craignent le bloc soviétique. Les Alliés ont besoin des Allemands.

Le 27 février 1953, 21 créanciers -dont la Grèce!- de la République fédérale d'Allemagne mettent de l'eau dans leur vin et acceptent d'aider l'Allemagne. Est donc négocié, en lieu et place de l'accord initialement prévu:

- une réduction de la dette de 62%: on passe de 39 milliards à 14,5 milliards de deutschemarks

- les taux d'intérêts sont réduits,

- un moratoire de cinq ans est accordé,

- les Allemands ont jusqu'à 30 ans pour rembourser,

- Si, du fait d’une mauvaise conjoncture, la RFA connaît des difficultés pour rembourser ce qui reste, il est prévu une suspension des paiements et une renégociation des conditions.

( Vous pouvez retrouver l'intégralité du document de 1953 en cliquant ici.)


Alexis Tsipras dispose encore d'un joker

"C’est précisément ce que la Coalition de la gauche radicale grecque propose aujourd’hui : procéder à rebours des petits traités de Versailles qu’imposent la chancelière allemande Angela Merkel et son ministre des finances Wolfgang Schäuble aux pays européens endettés, et nous inspirer de l’un des plus grands moments de clairvoyance qu’ait connus l’Europe d’après-guerre" expliquait le leader de gauche grecque au Monde diplomatique. 

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Aujourd'hui, c'est donc ce recalcul de la dette que Syriza compte mettre sous le nez d'Angela Merkel, en cas de trop âpres négociations. Arguer que le champion de la zone euro actuel, aussi fort soit-il aujourd'hui, a fait défaut de paiement par trois fois dans le passé: en 1930, en 1953 et en 1990, lors du traité de Moscou qui entérinait la réunion de l'Allemagne est et ouest.

Alexis Tsipras pourrait donc faire plier la troïka grâce à l'Histoire. Et si l'Allemagne se montre malgré tout toujours aussi dure, il pourrait bien sortir contre elle son joker: la dette de guerre de l'Allemagne à la Grèce, qui elle, n'est pas couverte par l'accord de 1953.

Durant la Seconde Guerre mondiale, l'Allemagne nazie détruit et pille les ressources de la Grèce. Elle doit, par exemple, "prêter" aux nazis 475 millions de reichsmarks, l'effort de guerre faisant office de justification, explique Le Monde . À l'époque, en pleine reconstruction du Monde après une guerre qui a manqué de le détruire, on renvoie cette dette à la réunification des deux Allemagnes. Et donc à l'accord du traité de Moscou en 1990, dette que le chancelier Kohl balaiera d'un revers de plume, évoquant que le traité ne mentionne pas de "traité de paix", condition requise pour d'éventuels remboursements figurant dans l'accord de 1953.

Aujourd'hui, ce "prêt" de 475 millions de reichsmarks, jamais remboursé, représente 50 milliards d'euros. Or "personne en Grèce n'a oublié que la République fédérale devait sa bonne forme économique aux faveurs consenties par d'autres nations", rapporte Albrecht Ritschl dans le journal Der Spiegel. Personne, et certainement pas Alexis Tsipras.