Entretien

Le Belge et ancien ministre Jean-Pol Poncelet vient d’être nommé directeur général de Foratom, une association représentant l’industrie nucléaire européenne. Il a accordé à "La Libre" un long entretien, axé sur les questions de sûreté (LLB du 13 septembre) et les questions économiques.

Quels sont vos objectifs en tant que nouveau directeur général de Foratom ?

J’ai la satisfaction d’être au service de la collectivité du monde nucléaire plutôt que d’une seule entreprise. Je suis convaincu qu’on a besoin du nucléaire. Mais je ne suis pas en train de dire "tout nucléaire", ce serait ridicule. D’ailleurs ces slogans sont terminés. Il faut continuer à améliorer la sûreté des installations, tirer les leçons des accidents, continuer à parler avec l’opinion publique en toute transparence. Ce n’est pas incompatible avec le développement de l’énergie renouvelable. Même en mettant les deux ensemble, on n’arrive pas à résoudre l’équation des besoins énergétiques !

L’Allemagne pourra quand même survivre à sa décision de sortir du nucléaire…

Les années qui viennent seront drôlement intéressantes. Le prix du gaz et de l’électricité a augmenté partout dans l’Union européenne. Quand l’Allemagne enlève 10 000 mégawatts de puissance électrique du jour au lendemain sans concertation avec ses partenaires, que se passe-t-il ? Il faut trouver 10 000 mégawatts ailleurs. Le gestionnaire du réseau en Allemagne est en train de conclure des contrats pour l’hiver prochain avec les Autrichiens, les Français, pour sécuriser l’approvisionnement en électricité de l’Allemagne. C’est la preuve que ce n’est pas tout à fait aussi simple.

La hausse des prix serait, selon vous, le principal “risque” de la sortie du nucléaire de l’Allemagne ?

Un autre aspect, fondamental, est celui du changement climatique. Quand l’Allemagne enlève 10 gigawatts de puissance électrique qui ne produit pas de carbone, et qu’elle les remplace par du charbon et du gaz, ses émissions de carbone partiront sensiblement à la hausse. Je vous fiche mon billet que, dans les 10 ans, l’Allemagne va produire beaucoup plus de gaz carbonique, consommer plus de charbon et plus de gaz naturel, c’est-à-dire qu’elle va aller dans le sens contraire des objectifs de l’UE auxquels elle a souscrit solidairement. Si dans 30 ou 40 ans, c’est positif, tant mieux, tout le monde s’en réjouira mais, en attendant, on a des objectifs intermédiaires et on s’en éloigne !

Le gouvernement a la liberté de prendre des options nucléaires ou non, mais on est dans un marché européen qu’on construit péniblement depuis de nombreuses années et des décisions unilatérales conduisent à aller dans le sens contraire en termes d’objectifs climatiques, à une augmentation des prix, à une augmentation de la dépendance de l’Europe à travers le gaz russe et à des risques de stabilité du réseau. Avouez que la balance est quand même négative.

La Suède et la Finlande sont clairement favorables au nucléaire. Quelles leçons en tirez-vous ?

La Suède a organisé pendant des années des débats en expliquant les enjeux et en associant les populations aux choix à faire. Les deux pays ont choisi des sites d’évacuation des déchets. C’est qu’il y a moyen. Ce sont des régimes démocratiques avec des Parlements qui ont conforté ces décisions. On ne peut pas présenter à l’opinion publique le bénéfice de l’énergie nucléaire si l’on n’aborde pas tous les autres problèmes. La fin du cycle est une question essentielle. Et je constate que, dans de nombreux pays, y compris le nôtre, on n’en parle pas.

Un des avantages souvent avancé par l’industrie nucléaire est celui des prix compétitifs. Pourtant, en Belgique, beaucoup d’entreprises jugent les prix trop élevés. N’y a-t-il pas là un problème ?

Ce n’est pas un problème du nucléaire, mais du marché de l’électricité. C’est la faute de l’ignoble type qui a dérégulé le marché. Et ce type, c’est moi ! Aujourd’hui, l’électricité est vendue au prix marginal.

Rien n’empêcherait une entreprise comme Electrabel de ne pas s’aligner sur le coût marginal…

Bien sûr. Comme je l’ai dit lors d’un Forum européen d’énergie nucléaire, vous pouvez acheter aujourd’hui de l’électricité au tarif vert. Rien n’empêche le producteur nucléaire de faire la même chose en vendant par exemple 5 % de sa capacité de production à un tarif moindre au client qui souhaite acheter du nucléaire. C’est le marché qui ne le permet pas.

Pourquoi le marché ?

L’organisation du marché est telle qu’elle n’apporte aucun incitant à le faire. Ce qui pose une autre question : l’électricité ne devrait-il pas être un service public ?

Y êtes-vous favorable ?

C’est une question compliquée. Mais je me pose beaucoup de questions sur la dérégulation, dont je suis pourtant un des artisans.

Pourquoi ?

Beaucoup de choses ont changé. C’était dans la dynamique de l’Union européenne libérale qui dérégulait tous les marchés et qui expliquait qu’une paire de rails de chemins de fer ou l’électricité, c’était la même chose. Foutaise totale ! On a vendu la dérégulation en disant que cela ferait plus de concurrence et que les prix allaient baisser. On a moins de concurrence et les prix sont plus élevés. Je n’ai pas peur de le dire. L’électricité n’est pas un bien de marché ne fût-ce que parce qu’on ne peut pas la stocker. Nos amis du Berlaymont (NdlR : la Commission européenne) sont doctrinaires comme il y a 50 ans et, à mon avis, complètement en dehors du coup. Cette question est d’autant plus pertinente pour les grands choix énergétiques. Comment voulez-vous, avec un marché qui est par nature myope, investir pour un siècle ? C’est impossible. Et donc, on fera des turbines à gaz parce que cela ne coûte pas cher et que cela permet d’avoir une visibilité à deux ou trois ans. Et, pour les alimenter, on achètera le gaz aux Ukrainiens et aux Russes qui nous couperont le robinet. C’est ça la décision allemande, mais ce n’est pas mon choix.