Femmes au top, atout pour les entreprises

Femmes au top, atout pour les entreprises
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Entreprises & Start-up

Solange Berger

Publié le

Éclairage

Mettre plus de femmes à la tête des entreprises ? Pour faire joli ? Comme l’a dit, malencontreusement cette semaine, le patron de la Deutsche Bank, Josef Ackermann. En Allemagne, comme en Belgique, la question fait débat. Il est vrai que, chez nous - et chez nos voisins aussi d’ailleurs -, les femmes à la tête des grandes entreprises se comptent sur les doigts de la main. Comment expliquer cette situation ? "C’est bien souvent une question de mentalités", estime Dominique Estenne, présidente de la Commission "Femmes & Entreprises" du Conseil des femmes francophones de Belgique (CFFB), une commission créée en 2003 avec comme objectif la promotion concrète des femmes aux postes à responsabilité. "Pour que les choses bougent, il faut en fait commencer dès l’école et arrêter de dire que ceci, c’est pour les filles; ceci, pour les garçons. Même à l’université, les filles qui font des études de commerce ne sont pas préparées au monde de l’entreprise et au fait qu’elles seront souvent considérées autrement que les garçons, constate Dominique Estenne, qui reconnaît aussi que les freins viennent des deux côtés . Les femmes ont souvent plus de mal à s’imposer dans un monde d’hommes. Surtout à la tête des entreprises." "Il y a beaucoup d’autocensure de la part des femmes, constate Alain Flausch, directeur de la Stib . Beaucoup ne se sentent pas capables, alors qu’elles le sont."

Et pourtant les femmes au top sont un atout pour l’entreprise. Selon une étude de McKinsey réalisée en octobre 2010 dans dix pays, les entreprises dont les comités exécutifs sont les plus féminisés sont plus rentables que celles où ils ne sont que masculins. Cette rentabilité opérationnelle est supérieure de 56 %.

"La mixité dans l’entreprise est toujours enrichissante, les femmes pouvant apporter notamment un autre point de vue. Avoir plus de femmes au top est une question éthique mais aussi d’efficience", estime Eric Domb, patron du parc Pairi Daiza (ex-Paradisio).

"Et puis, les femmes à la tête des sociétés ont tendance à promouvoir les autres femmes dans l’entreprise, note Dominique Estenne . Elles peuvent plus facilement les défendre car elles sont aussi passées par là. Elles peuvent également servir d’exemples."

Les mentalités évoluent. "L’enquête que nous avons réalisée en 2008 avait démontré que 100 % des grandes entreprises de Belgique reconnaissaient que la présence de femmes au top niveau du management constituait un avantage concurrentiel , précise Dominique Estenne . Ce sentiment a encore été renforcé par la crise." Mais si les mentalités évoluent, il n’en va pas de même dans les faits. "Nous stagnons à 8 % pour les conseils d’administration. Les choses ne vont pas bouger naturellement, contrairement à ce que pensent certains", note Martine Decamps, vice-présidente de la Commission "Femmes & Entreprises". Opposée aux quotas il y a peu - "les femmes doivent être promues en fonction de leurs compétences et non leur genre" - la Commission "Femmes & Entreprises" est aujourd’hui en faveur d’une législation en la matière et organise prochainement un colloque sur le sujet (1).

"Seuls les pays qui ont imposé des quotas ont vu croître significativement le pourcentage de femmes dans les instances dirigeantes", note Dominique Estenne, suivant en cela l’avis de la commissaire européenne aux Droits fondamentaux, Viviane Reding, qui menaçait, en juillet 2010, d’introduire des quotas contraignants si les entreprises se montraient trop frileuses pour accroître la représentation des femmes dans leurs organes de prise de décision.

Un bon exemple est celui de la Norvège. "En 2004, pour les entreprises publiques, et en 2006, pour les sociétés cotées, le gouvernement a fait passer une loi établissant des quotas pour les femmes et les hommes (dans les cas où ils seraient en minorité)." Le pourcentage de femmes au sein des conseils d’administration en Norvège a ainsi fortement crû passant de 7 % en 2003, à 22 % en 2004 et 44 % en 2008.

D’autres pays suivent la tendance comme l’Espagne, la France - le Parlement a adopté en janvier 2011 une proposition de loi imposant des quotas - ou l’Allemagne, où la ministre du Travail a affiché son intention d’imposer un minimum de 30 % de femmes dans les instances de direction des grandes sociétés.

En Belgique, cinq propositions de loi demandant l’imposition de quotas sont examinées actuellement par la commission chargée des problèmes de droit commercial et économique de la Chambre des représentants.

Ces quotas ne satisfont bien sûr pas tout le monde. C’est le cas notamment de la commission Corporate Gouvernance, qui a adopté plutôt une recommandation allant dans ce sens (30 % de femmes d’ici sept ans dans les conseils d’administration). "Les sociétés doivent respecter le code de gouvernance ou du moins expliquer pourquoi elles ne le font pas, note Philippe Lambrecht, membre de cette commission . Une recommandation est plus flexible qu’une loi. Son approche est plus positive pour arriver au même objectif. Mieux vaut un encouragement qu’un bâton. Et puis, rien ne prouve que la loi sera plus efficace. Cela dépendra des sanctions qui seront prises."

Autre argument contre les quotas : "On va devoir nommer uniquement des femmes pendant les prochaines années ! Jusqu’à présent, on n’a pratiquement nommé que des hommes" , constate Dominique Estenne. "Naturellement, on a tendance à coopter des gens du même sexe que soi , reconnaît Eric Domb, qui constate également que certaines femmes sont contre les quotas : Elles jugent que c’est humiliant de bénéficier de quotas pour être nommées." "Je ne suis pas spécialement pour les quotas car je préfère favoriser les talents, note pour sa part Chantal De Vrieze, administratrice déléguée d’Econocom et intervenante au colloque du CFFB . Mais je pense que si rien ne bouge, c’est un mal nécessaire."

Des quotas, oui peut-être, mais comment y arriver ? "Certains prétendent qu’il n’y a pas suffisamment de femmes compétentes pour siéger dans les conseils d’administration. C’est une erreur. Elles existent", note Dominique Estenne, qui met en avant le travail de l’ASBL Women on Board qui constitue un vivier de femmes ayant ce profil (voir ci-contre). "D’autres pensent qu’elles ne viennent jamais aux conseils. C’est faux et de plus, ce n’est pas facile d’être seule femme dans un conseil. Il faut créer les conditions pour les intégrer, qu’elles se sentent bien." Les entreprises et les politiques doivent aussi s’adapter, en prenant des mesures destinées à faciliter cette intégration : aménagement d’horaires, mi-temps, télétravail, congé de paternité "Ces aménagements sont indispensables , estime Alain Flausch, directeur de la Stib . Les entreprises doivent faire un effort. Et éviter certaines choses, comme mettre une réunion à 20 heures..."

Ce top, les femmes y aspirent-elles vraiment, peut-on se demander. "Toutes les femmes ne veulent pas être au top bien sûr. Mais tous les hommes non plus , estime Chantal de Vrieze . On voit d’ailleurs de plus en plus d’hommes qui osent dire : Je rentre chez moi car je dois aller chercher les enfants. Tout est une question de choix. A faire dès le départ pour structurer sa carrière et s’organiser. Les technologies actuelles offrent plus de liberté pour cela. Il faut aussi pouvoir déléguer. Mais l’important, c’est d’être heureux dans ses choix."

(1) Ce colloque interactif aura pour thème : "Femmes au top : loi ou gouvernance ?" Il se tiendra le mardi 22 février à l’Auditorium de la Banque nationale de Belgique. Rens. : www.cffb.be

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