"Ça nous embête presque de le dire, mais nous n’avons pas connu la crise. Le nombre d’exposants est à la hausse, et certains métiers, comme les constructeurs agricoles, viennent en masse cette année".

Le décor planté par Natacha Perat, patronne de la foire agricole de Libramont, contraste avec les réalités d’un secteur en crise, si proche d’enjeux futurs de premier plan, aux rangs desquels la Politique agricole commune (Pac) pour 2013-2020. "Il y a une détresse énorme dans le milieu, mais la foire veut surtout rendre espoir, donner de la visibilité en même temps que conscientiser", poursuit-elle.

A la fois étrangère à la foire et invitée incontournable, la PAC sera sur toutes les lèvres lors de cette 76e édition. "Les aides issues de l’Europe peuvent constituer jusqu’à 80% du revenu net d’un agriculteur, tant les bénéfices ont baissé au fil des ans. En Wallonie, cela tourne facilement autour des 40%, voire plus", rappelle René Ladouce, président de la Fédération wallonne de l’agriculture (FWA). Qui pointe, parmi les drames du marché, la double volatilité des prix : "Celle des matières premières (engrais, énergies, etc.) et celle des produits vendus par les agriculteurs. Rappelons-nous le prix du litre de lait, fixé à 18 cents il y a un an, alors que les coûts de production étaient de 33 cents ". De fait, "les prix reçus par les agriculteurs ont tendance à diminuer, tandis que les prix payés sont à la hausse", confirme-t-on à la Direction de l’analyse économique agricole wallonne.

Y aura-t-il un vent nouveau sur cette fameuse PAC que même Dacian Ciolos, commissaire européen en charge de l’agriculture, estime "érodée" en termes de "lisibilité" ? "L’attente est très forte", juge le sociologue français Betrand Hervieu. Comme 600 autres personnes, il a assisté aux débats sur l’avenir de la PAC, ces lundi et mardi à Bruxelles. Il note un glissement dans les débats : on parle de biodiversité, de changement climatique, de respect d’un modèle axé sur les particularités régionales, de lutte contre la spéculation. De l’incontournable régulation, aussi. "Même les plus ardents adversaires de la régulation, tels les Danois ou les Britanniques, commencent à se rendre compte que le marché européen n’est pas tenable sans une forme de protection", ajoute René Ladouce. "Ce revirement est dû à la terrible crise du lait, sans parler de celle des céréales", commente Xavier Delwarte, de la Fédération unie des groupements d’éleveurs et d’agriculteurs (Fugea), qui accueillera Dacian Ciolos aujourd’hui à la foire. "Nous plaidons pour une régulation de la production européenne, afin de lutter contre la surproduction. La PAC doit permettre aux agriculteurs d’être payés décemment, de se développer durablement. Elle doit aussi songer aux petites exploitations. Dans certains secteurs, la survie économique est impossible. Et cela place les paysans dans une situation d’assistés, ce dont ils ont horreur". L’un deux, actif en Wallonie, confirme en effet dépendre largement des aides, et limiter les investissements en matériel à leur strict minimum vu la difficulté de trouver puis rembourser un emprunt : "C’est du bricolage, et ça se ressent notamment sur le nombre de bêtes malades chaque année". Des propos qui font écho aux chiffres : il y a treize ans, la Wallonie comptait une main d’œuvre agricole de 37 000 personnes. Ils sont quelque 11 600 de moins aujourd’hui (-31,6%). Idem pour le nombre d’exploitations : on en compte 7 900 de moins qu’en 1997, pour un total actuel de 15 000 environ.

La PAC actuelle est donc vertement critiquée. Et Dacian Ciolos d’avertir déjà qu’il sera impossible de répondre à toutes les attentes. Une synthèse des grandes attentes du secteur? Sécurité alimentaire, emploi, volatilité des marchés, environnement. D’ici la fin de l’année, le texte définitif sera fixé. Le commissaire n’a pas pu éviter la question de l’avenir des deux piliers : "Ils sont complémentaires. Le premier en tant que soutien à tous les agriculteurs, calculé sur une base annuelle. Le second doit être plus environnemental, et tenir compte des réalités locales, rurales et environnementales", explique-t-il. Ce sont là quelques-unes des questions les plus épineuses (et les plus techniques) de la politique d’aide aux agriculteurs. De quoi auront l’air ces deux piliers dans trois ans ? Quelle que soit l’option choisie, "il faudra une période de transition la plus longue possible en cas de changement, et maintenir au minimum le budget actuel", espère René Ladouce.